De retour dans la douce chaleur bamakoise,
où je découvre que la saison des pluies a finalement rendu les armes et cédé sa place à 8 bons mois d'un ciel sans ponctuation...
Seuls varieront dorénavant les températures : aux fraicheurs de décembre succéderont les fournaises d'avril.

Je vous avais promis une série sur l'art nouveau viennois...
Mais c'est oublier qu'à Kalabougou, les potières se sont activées ! C'est risquer de faire se refroidir des terres tout juste cuites et pêchées à 630°C (et non 670°C comme elles le sont dans le village rival de Farako, à 1h également de Ségou mais en aval du fleuve).

peche_poteries_kalabougou

Une attente d'autant plus dommageable que doivent débuter les derniers traitements : sans formule, mais non sans magie, les potières vont sous nos yeux ébahis, transformer leurs pots beiges et fumants en mats ou brillants, clairs, noirs ou bruns...

Mais commençons par le commencement !
C'est à dire la fabrication, qui précede bien evidemment la cuisson. Elle a lieu le jeudi et vendredi.
Les femmes et des enfants sont allés chercher l'argile le mardi et mercredi dans une bancottière, à 300m environ du village. Déposée dans la cours, la terre est alors mélangée à une poudre de vieilles poteries concassées. L'ensemble ainsi obtenue résistera davantage aux chocs thermiques liés à la cuisson.
La terre est alors mise sous forme de cylindre long et étroit, la technique de poterie est celle en colombin. Ils sont ensuite façonnés par les potières. Le modelage se fait sans tour, juste avec une sorte d'écuelle en bois, qui rend la maîtrise de l'art particulièrement impressionnante !

terre_crue

Pour ceux que ça interesse, allez lire cet article très complet et richement illustré sur les techniques de poterie de Kalabougou.

marque_rouge_kalabougou
Certaines vont ensuite subir une première phase de décoration par l'ajout de motifs en relief (en appliquant une cordelette par exemple), ou de motifs géométriques rouges, au chiffon, en utilisant le pigment naturel d'une roche : l'hématite.

hematite

Le samedi et le dimanche se déroulent les cuissons. C'est à ce moment, à la récupération des poteries, qu'ont lieu les derniers traitements.

traitement_kalabougou

Les pots ont une teinte beige clair à la sortie du feu. Pour leur donner un aspect luisant et brun-rouge foncé (les plus communes des poteries de ségou, retournez voir au 1er Octobre pour vous refaire une idée des différentes couleurs qu'on trouve), les terres cuites sont trempées immédiatement dans une jarre contenant une mixture à base...

susun

... de fruits écrasés de susun (ou kaki de brousse, autre petit nom du Diospyros mespiliformis)...


ngonde

... et d'écorce de ngonde (Ximenia americana)...


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Les poteries sont trempées à chaud dans un bain de cette mixture peu ragoutante.

 

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Mais l'opération la plus magique à mes yeux est la coloration noire de certaines des poteries.

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Elles sont simplement déposées, encore bouillantes, sur un tas de feuilles séchées de kundié (qui, semble-t-il, serait du guiera senegalensis)

Il se dégage alors un surprenant nuage de fumée (avec magie, sans formule, mais non sans effets spéciaux !) dont la terre cuite ressort noire comme l'ébene.

enfumage_kalabougou

Ainsi chaque semaine, se concoivent des centaines et des centaines de pots qui seront vendus le lundi à Ségou et qu'on retrouvera dans tous les marchés et les bords de route du pays.
Et la semaine reprenant, le cycle recommence : chercher la terre, modeler les poteries, les cuires, les traiter, les vendre et ainsi de suite, de semaine en semaine, d'année en année, de génération en génération...

Certains paternalistes, les poches remplies de leçons à donner et de principes de rentabilité n'y verront là qu' "un éternellement recommencement du temps rythmé par la répétition des mêmes gestes". Peut-être se désespéreront-ils de ne pas les voir troquer leurs pratiques par des ensembles automatisés... plus simple que de penser à l'effet de mondialiser des règles d'un jeu qui n'était pas joué partout...
Peut-être même que certains ne descendront pas de la pinasse pour voir l'organisation structurée en famille, en associations et plus récemment en coopérative. Et oublieront l'énergie et la force qu'il faut pour s'extraire d'une culture et effectuer des changements permettant d'entrer dans une autre, notamment là où elle parrait d'autant plus éloignée que l'alphabétisation est faible et les moyens financiers et de communications plus rares.
Peut-être même finiront-ils, en continuant de juger l'autre sur les seuls critères du modèle à qui ils appartiennent, le pensant sinon parfait au moins irremplaçable, incontournable, éternel... peut-être alors ceux-là finiront-ils alors par penser qu'il n'y a pour ces hommes "de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès"...
Et j'en suis triste pour eux qu'ils le pense, un peu honteux aussi qu'ils viennent à Dakar pour le dire...