Pour mon petit filleul, en France, j'habite au pays du roi Babar...

Bon, j'avoue ne l'avoir jamais rencontré personnellement (j'étais pourtant pistonné : figurez-vous que la splendide écriture cursive des albums des années 50 (la seconde série) est celle de ma grand-tante ? arrière-cousine ? bref, la fille de la sœur de mon grand-père ! si, si ! Ça va chercher loin et il faut s'accrocher, mais on y arrive !).

babar

Pas vu donc... Mais si je n'ai pas pu accéder à sa cour, j'ai bel et bien croisé quelques-uns de ses sujets :

Les éléphants du Gourma,
les derniers éléphants du Sahel !

Remarquez, je ne suis pas certain qu'au Mali, les éléphants aient, eux non plus, croisé le gars Babar... à moins de n'avoir vraiment pas été sensibles à ses prêches coloniaux : ils ne portent pas de costumes 3 pièces ni n'apprennent les "bonnes" manières, ils sont d'authentiques Loxodonta africana, des éléphants d'Afrique de savane (puisque l'éléphant d'Afrique de forêt appartient à une espèce distincte (Loxodonta cyclotis)).

Pour les rencontrer, nous nous sommes enfoncés dans le Gourma, une région du Mali située à l'intérieur de la boucle du Niger (à partir d'Hombori). Nous avons alors récupéré un pisteur peul au village d'Inadiatafan. Lui seul était capable de lire les traces laissées au sol pour nous dégoter les fameux pachydermes.

A commencé alors un véritable jeu de piste...

Parmi les indices qu'utilisait notre guide, les premiers ont été les arbres fraîchement arrachés par le passage du troupeau. C'est qu'ils ne font pas dans le détail quand ils passent, et qu'il ne faut pas moins de 200 à 300 kg de feuillage par jour pour nourrir chacun des bestiaux !

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Et chaque fois, le guide reprenait la même chorégraphie : avancer avec le 4x4 en nous indiquant une piste invisible, s'arrêter d'un coup, partir en courant les yeux rivés au sol, zigzaguant de trace en trace et ne faisant aucun bruit. Cela durait quelques minutes, et on le voyait revenir, rapidement, grimper dans la voiture et nous conduire pour 150m supplémentaires...

Et de temps en temps, alors que jamais je n'aurais imaginé la moindre présence animale dans les parages, d'autres indices apparaissaient : notamment d'énormes crottes et des traces de leurs pas puissants  (à droite de mon pied sur la photo) qui ne trompent (sans jeu de mot) ni sur le régime alimentaire ni sur la taille de ces éléphants.

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Si un éléphant avale ses 250 kg de feuillage par jour, il lui faut également ingurgiter 160 litres d'eau !  La proximité d'un point d'eau est donc absolument nécessaire et est à l'origine (avec la disponibilité en nourriture) de la migration qu'il effectue tout au long de l'année.
Ils parcourent ainsi une boucle d'environ 600 km : "les éléphants arrivent au Mali, en provenance du Burkina, en octobre sur la mare de Soum (environs de Douna). Ils se divisent alors en deux groupes qui, séparément, atteignent le prochain point d'abreuvement : la mare de Massi, puis ensuite la vaste mare d'Inadiatafan où ils séjournent longtemps. Ils repartent fin février à travers une vaste plaine herbeuse vers la mare de Banzena. Après avoir pris un grand bain, les pachydermes remontent vers les grands lacs où ils arrivent en avril-mai. Là, ils reprennent contact avec le second groupe. Les éléphants reprennent alors le chemin du retour en direction du Burkina qu'ils atteignent en juillet et le cycle migratoire reprend trois à quatre mois plus tard" (source : Nature & Faune, revue internationale pour la conservation de la nature en Afrique)...

Enfin, cette carte (p12-13) vous permettra surement de mieux situer !

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Ils nous a donc fallu mettre nos pas dans les leurs pour les retrouver...

Au début des années 70, ils étaient présents dans les 6 régions administratives que compte le Mali. Il ne reste aujourd'hui plus qu'une seule population de 344 individus, ici dans le Gourma. Ce sont donc "les éléphants les plus au nord existant aujourd'hui depuis l'extinction des éléphants mauritaniens des montagnes Assaba dans les années 1980" (selon l'article "Les derniers éléphants du Sahel"). Selon ce même article, ils sont "les seuls survivants d'une population autrefois répandue dans tout le Sahel".

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Leur migration est particulièrement bien connue depuis que certains éléphants ont été dotés d'un émetteur électronique. Cela dit, si on sait dans quelle région les trouver, ils parcourent quand même une dizaine de km par jour (poussant parfois l'escapade jusqu'à 50-60 km !).

(Ci-dessous, encore un autre indice de leur passage : les traces d'urine cristallisées)

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Tout ça pour dire
qu'il ne suffit donc pas d'un bon pisteur.
Il faut aussi et surtout son lot de...
patience !