En tant qu'hétérotrophes (quitte à vous lancer un mot comme ça, autant le faire dès la première phrase !), nous sommes (si, si, vous aussi) dans l'incapacité de fabriquer notre propre matière organique, tout juste sommes-nous capables de la recycler après en avoir préalablement ingurgité !

Il nous faut donc, pour vivre, assez de matière en quantité... mais il faut également de tout ce dont nous avons besoin : notamment tous les acides aminés indispensables, tous les acides gras essentiels, toute la série des vitamines, etc. Autrement dit, l'équilibre alimentaire est non seulement quantitatif, mais aussi qualitatif. Ou, pour le dire encore d'une autre façon : il faut manger assez... de tout.

Et c'est là que le bât blesse au Mali : si la sous-nutrition, même si elle ne saute pas aux yeux du tout-venant, est une préoccupation (voir ici), n'importe qui se baladant un peu en dehors des villes pourra constater que la malnutrition est quant à elle un fléau. Qui n'aura pas croisé au cours de son séjour dogon (c'est là-bas que j'ai trouvé la situation la plus alarmante) des gamins au ventre gonflé par le Kwashiorkor ?
Ce syndrome, dont le symptôme le plus visible est le gonflement du foie, est pourtant "seulement" dû à une carence en 2 acides aminés (lysine et tryptophane), que l'on trouve surtout dans les aliments d'origines animales.

Et c'est là qu'intervient une bactérie au potentiel impressionnant : la spiruline...

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(photo issue de cette page)

La spiruline appartient au groupe anciennement baptisé "algues bleues"... c'est-à-dire aujourd'hui, puisqu'on en sait un peu plus sur ce dont il s'agit, des cyanobactéries. Il en existe 2 genres : Spirolina, qui n'est pas commestible, et Anthrospira, celle dont on va parler.
Ce sont des bactéries filamenteuses, capables d'effectuer la photosynthèse, et que l'on trouve dans les eaux alcalines et chaudes.
Ce qui les rend particulièrement intéressantes par rapport à ce dont on parle, c'est que leur composition moléculaire est étonnament équilibrée. Et elle est justement particulièrement riche en ces acides aminés qu'il nous faut dégoter habituellement chez les animaux, source nutritive hors de la portée d'une bonne partie de la population. Sans goût ni texture particulière quand ces cyanobactéries sont mélangées à des sauces, les spirulines pourraient donc être le complément alimentaire idéal !

Si c'est à la mode en ce moment (notamment chez les végétariens), la découverte des spirulines et leur utilisation ne datent cependant pas d'hier : elles étaient déjà consommées au XVIe siècle par les Aztèques, sous le nom de tecuitlatl.

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Récolte du tecuitlatl à la surface du lac Texcoco.
Illustration du XVIe siècle, extraite de
cette page

Gomara, dans son récit relatant la conquête espagnole, décrit ceci : "… à l'aide de filets à maille très fines, ils récoltent, à une certaine époque de l'année, une espèce de purée qui se propage sur l'eau de la lagune de Mexico, et qui se prend en masse, et qui n'est ni une herbe, ni vraiment une terre mais une sorte de boue. Il y en a une grande quantité et ils en récoltent beaucoup. Ils vident de leurs eaux des endroits comme on fait pour récolter le sel, et la purée se prend en masse et sèche. Ils en font des gâteaux semblables à des briques qu'ils vendent, non seulement sur le marché local, mais encore qu'ils transportent hors de la ville et loin. Le produit se consomme comme un fromage. Il a une saveur salée qui est très agréable avec le chilmolli en sauce piquante." (extrait de ce site).

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Illustration extraite de cette page

Autre époque, autre lieu... cette cyanobactérie aux multiples propriétés fut également repérée par les Kanembous, au Tchad. Les femmes en font traditionnellement la récolte. Une fois qu'elle a été filtrée puis séchée dans des cuvettes de sable, il en ressort des galettes appelées "dihé" qui entrent dans la composition de 4 sortes de sauces préparées 1 à 2 fois par jour par les Kanembous. Sur le sujet, je vous encourage à lire ce court article, Utilisation et consommation de la spiruline au Tchad, signé Mahamat Sorto de l'Institut tchadien de recherche agronomique pour le développement, décrivant la façon dont est utilisé le dihé.
Et voici également un très beau reportage du F.A.O. (Food and Agriculture Organization des Nations-Unies)réalisé en 2003 (7 minutes 15) : Les Kanembous et la spiruline. On y voit les principes de la récolte et du séchage traditionnel.


La spiruline au Tchad, héritage culturel

Pour ceux que ça intéresse, vous pouvez télécharger ce court reportage via ce lien.

Beaucoup d'espoir et de moyens sont donc portés sur la spiruline pour tenter d'en faire un complément alimentaire (à manger tel quel ou dans des sauces) afin de compenser le manque de viande et les carences observées au Mali. Plusieurs "fermes à spiruline" ont ainsi récemment été créées dans tout le pays, notamment à quelques kilomètres de Mopti.

Une ferme que nous visiterons ensemble dans le prochain post.

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