Allez passer la tête dans une maison djennenke : vous serez surpris de... ne rien voir !
C'est que traditionnellement, l’entrée des maisons comporte un vestibule (« bolon »). Il s’agit d’une petite pièce intermédiaire entre la rue et la cour centrale de la concession autour de laquelle s’articulent les différentes pièces. Cet espace est si important que certaines habitations en ont deux, auquel peut s’ajouter un auvent (appelé « gum hu ») pour les façades dites « marocaines » (voir post du 28/11/07).

bolon

Pourrait-on dire que la richesse culturelle de Djenné tient à cette caractéristique architecturale ? L’intérêt de ces petites pièces obscures est multiple… Elle garantit avant tout la sécurité et l’intimité de la concession, en permettant de voir le visiteur sans être vu, aveuglé par la soudaine obscurité. C’est également un lieu de palabre où se tenir au frais pendant les heures chaudes de la journée. Est-ce un hasard si bien des activités qui font la réputation de Djenné sont liées à cette petite pièce ? C’est là que les marabouts, longtemps à l’origine du rayonnement intellectuel de la ville, dispensent leur enseignement coranique. C’est là encore que les nombreux artisans travaillent, Djenné étant particulièrement célèbre pour son orfèvrerie, mais aussi sa cordonnerie et sa broderie.

broderies

Pour découvrir la broderie traditionnelle de Djenné, rendons-nous dans l’atelier d’un des plus fameux brodeurs de la ville, un homme à la gentillesse exceptionelle et marquée dans le regard, quelqu'un dont je voulais vous parler sur ce blog depuis bien longtemps déjà : Ousmane Traoré.

On le retrouve dans la boutique qu’il possède depuis une vingtaine d’années, située juste en face du campement "chez Baba", contrairement à l’habitude qui veut que les apprentis officient avec leur maître-brodeur dans son vestibule. Ceux qu’il forme sont regroupés dans son « tindé houe » (littéralement « maison-atelier » en sonraï).

magasin

Il est installé dans la position fétiche des brodeurs : assis, jambes allongées, son inséparable planchette de bois lui servant de support posée sur les cuisses.

assis

On ne peut imaginer plus simple que le matériel nécessaire à la broderie djennenké : ni crochet, ni métier à broder, seulement un crayon à papier et quelques objets du quotidien (pièce de monnaie, morceau de plastique découpé, couvercle de boîte) pour dessiner les motifs de base sur le tissu, une aiguille et du fil, et une épine de porc-épic pour faire des trous de plus grande dimension qui viendront ornementer la pièce à broder.

C’est cette « simplicité » de la broderie réalisée à la main qui rend les travaux particulièrement fastidieux. Il faut ainsi plus de six mois de travail pour broder entièrement un « tilbi », grand boubou et pièce maîtresse de Djenné, et plus de trois semaines pour confectionner les petites taies de coussin qu’Ousmane présente dans sa boutique. Il n’est donc pas difficile d’imaginer les raisons qui ont poussé les artisans à passer à la machine à coudre ou à délaisser la broderie. On ne compte plus aujourd’hui qu’une poignée de brodeurs traditionnels dans la ville.

mains

Contrairement à l’orfèvrerie, travail réalisé surtout par des griots bambara, ou la cordonnerie, pour beaucoup confiées aux armas tout le monde peut être brodeur. Ousmane Traoré, d’origine maraka (soninké) a appris ce métier de son père. Si la maîtrise de la technique de la broderie est loin d’être aussi répandue qu’elle l’a été par le passé, elle résiste cependant encore à la modernisation et au découragement. Une dizaine d’apprentis travaille ainsi avec Ousmane, et il a transmis son savoir-faire à deux de ses fils. L’un d’eux, brode depuis plus de quinze ans et possède dorénavant sa propre boutique en centre-ville, face à l’hôtel Le Campement.

Comme la broderie a fait face à l’évolution des modes de vie, elle résiste tant bien que mal à la crise économique. La valeur d’une pièce brodée dépend du nombre de motifs et de ma quantité de fil utilisé. Les grands tilbis peuvent ainsi atteindre plusieurs centaines de milliers de CFA. Si les boutiques comme celles d’Ousmane Traoré et de son fils profitent bien sûr du tourisme et se sont d’ailleurs adaptées à la demande en proposant des taies de coussin ou des porte-monnaies, les commandes n’ont pour autant jamais cessé d’être passées et régulièrement des Maliens et des Djennenké en particulier viennent se doter de précieux habits. Ils restent une marque de richesse que l’on se plaît à afficher, et une épargne pour l’avenir, un boubou brodé pouvant être revendu si besoin est.

boubou

Quant à l’origine de la broderie de Djenné, elle soulève les mêmes doutes que celle de l’architecture de la ville . Certains mettent en évidence une influence marocaine. Pour d’autres elle aurait une origine ouest-africaine, toucouleure, et se serait enrichie ultérieurement de motifs supplémentaires. Dans tous les cas et comme l’architecture, la broderie djennenké rappelle les liens très étroits qui ont existé entre l’Afrique occidentale et le monde arabe, et l’importance de Djenné en tant que carrefour commercial et culturel.

Une ville symbole de rencontres qui, loin de tarir l’identité de la ville, ont au contraire joué un rôle de catalyseur culturel.

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