portrait de brodeur
Ousmane Traoré dans son atelier, un des derniers brodeur traditionnel de Djenné (voir post du 18/04/10).
Ousmane Traoré, brodeur à Djenné
Allez passer la tête dans une maison djennenke : vous serez surpris de... ne rien voir !
C'est que traditionnellement, l’entrée des maisons comporte un vestibule (« bolon »). Il s’agit d’une petite pièce intermédiaire entre la rue et la cour centrale de la concession autour de laquelle s’articulent les différentes pièces. Cet espace est si important que certaines habitations en ont deux, auquel peut s’ajouter un auvent (appelé « gum hu ») pour les façades dites « marocaines » (voir post du 28/11/07).
Pourrait-on dire que la richesse culturelle de Djenné tient à cette caractéristique architecturale ? L’intérêt de ces petites pièces obscures est multiple… Elle garantit avant tout la sécurité et l’intimité de la concession, en permettant de voir le visiteur sans être vu, aveuglé par la soudaine obscurité. C’est également un lieu de palabre où se tenir au frais pendant les heures chaudes de la journée. Est-ce un hasard si bien des activités qui font la réputation de Djenné sont liées à cette petite pièce ? C’est là que les marabouts, longtemps à l’origine du rayonnement intellectuel de la ville, dispensent leur enseignement coranique. C’est là encore que les nombreux artisans travaillent, Djenné étant particulièrement célèbre pour son orfèvrerie, mais aussi sa cordonnerie et sa broderie.
Pour découvrir la broderie traditionnelle de Djenné, rendons-nous dans l’atelier d’un des plus fameux brodeurs de la ville, un homme à la gentillesse exceptionelle et marquée dans le regard, quelqu'un dont je voulais vous parler sur ce blog depuis bien longtemps déjà : Ousmane Traoré.
On le retrouve dans la boutique qu’il possède depuis une vingtaine d’années, située juste en face du campement "chez Baba", contrairement à l’habitude qui veut que les apprentis officient avec leur maître-brodeur dans son vestibule. Ceux qu’il forme sont regroupés dans son « tindé houe » (littéralement « maison-atelier » en sonraï).
Il est installé dans la position fétiche des brodeurs : assis, jambes allongées, son inséparable planchette de bois lui servant de support posée sur les cuisses.
On ne peut imaginer plus simple que le matériel nécessaire à la broderie djennenké : ni crochet, ni métier à broder, seulement un crayon à papier et quelques objets du quotidien (pièce de monnaie, morceau de plastique découpé, couvercle de boîte) pour dessiner les motifs de base sur le tissu, une aiguille et du fil, et une épine de porc-épic pour faire des trous de plus grande dimension qui viendront ornementer la pièce à broder.
C’est cette « simplicité » de la broderie réalisée à la main qui rend les travaux particulièrement fastidieux. Il faut ainsi plus de six mois de travail pour broder entièrement un « tilbi », grand boubou et pièce maîtresse de Djenné, et plus de trois semaines pour confectionner les petites taies de coussin qu’Ousmane présente dans sa boutique. Il n’est donc pas difficile d’imaginer les raisons qui ont poussé les artisans à passer à la machine à coudre ou à délaisser la broderie. On ne compte plus aujourd’hui qu’une poignée de brodeurs traditionnels dans la ville.
Contrairement à l’orfèvrerie, travail réalisé surtout par des griots bambara, ou la cordonnerie, pour beaucoup confiées aux armas tout le monde peut être brodeur. Ousmane Traoré, d’origine maraka (soninké) a appris ce métier de son père. Si la maîtrise de la technique de la broderie est loin d’être aussi répandue qu’elle l’a été par le passé, elle résiste cependant encore à la modernisation et au découragement. Une dizaine d’apprentis travaille ainsi avec Ousmane, et il a transmis son savoir-faire à deux de ses fils. L’un d’eux, brode depuis plus de quinze ans et possède dorénavant sa propre boutique en centre-ville, face à l’hôtel Le Campement.
Comme la broderie a fait face à l’évolution des modes de vie, elle résiste tant bien que mal à la crise économique. La valeur d’une pièce brodée dépend du nombre de motifs et de ma quantité de fil utilisé. Les grands tilbis peuvent ainsi atteindre plusieurs centaines de milliers de CFA. Si les boutiques comme celles d’Ousmane Traoré et de son fils profitent bien sûr du tourisme et se sont d’ailleurs adaptées à la demande en proposant des taies de coussin ou des porte-monnaies, les commandes n’ont pour autant jamais cessé d’être passées et régulièrement des Maliens et des Djennenké en particulier viennent se doter de précieux habits. Ils restent une marque de richesse que l’on se plaît à afficher, et une épargne pour l’avenir, un boubou brodé pouvant être revendu si besoin est.
Quant à l’origine de la broderie de Djenné, elle soulève les mêmes doutes que celle de l’architecture de la ville . Certains mettent en évidence une influence marocaine. Pour d’autres elle aurait une origine ouest-africaine, toucouleure, et se serait enrichie ultérieurement de motifs supplémentaires. Dans tous les cas et comme l’architecture, la broderie djennenké rappelle les liens très étroits qui ont existé entre l’Afrique occidentale et le monde arabe, et l’importance de Djenné en tant que carrefour commercial et culturel.
Une ville symbole de rencontres qui, loin de tarir l’identité de la ville, ont au contraire joué un rôle de catalyseur culturel.
Les djenné-ferey à l'épreuve de la charte de Venise
Quand on évoque les priorités de conservation du patrimoine à Djenné, on pense tout de suite, comme on a déjà pu en parler plusieurs fois ici, au fait de garder la terre crue comme matériel de construction : que ce soit pour les murs (à préférer à la terre cuite ou au béton) ou pour le l'enduit de crépissage (voir le post du 28 septembre dernier)...
Mais à Djenné, le problème se complique encore : si le choix du banco est primordial... encore faut-il savoir lequel !
En effet, partout au Mali, les briques en banco sont formées en remplissant un moule de bois rectangulaire de 40 cm sur 20 cm (ou 50 sur 25) d'un doux mélange d'argile, de beurre de karité et de balle de riz laissé macéré quelques jours.
Le moule est retiré quasi immédiatement, et les briques sont laissées à sécher.
On obtient ainsi des toubabou-ferey, c'est-à-dire des "pierres des Blancs" ("toubabou", qui viendrait d'un mot wolof voulant dire "blanc", étant le petit nom donné aux Occidentaux).
Pourquoi "toubabou" ? Justement parce que ce type de brique n'est utilisé que depuis les années 1930 selon une technique apportée par les colons. Jusqu'alors, on utilisait un modèle spécifique à la ville : les djenné-ferey ("pierres de Djenné"), qui avaient une forme grossièrement cylindrique, d'une dizaine de centimètres de haut, et qui étaient moulées à la main...
La composition du banco était un peu différente aussi et nécessitait de la poudre de pain de singe (le fruit du baobab) pour accroitre la résistance des briques.
On en trouve encore en jetant un œil attentif au crépi détérioré...
A vrai dire, René Caillié, dans le second tome du récit qu'il a fait de son périple vers Tombouctou, décrit une autre technique de construction (dont je n'ai cependant jamais entendu parler ailleurs) : "Tous les villages sur cette route, depuis Oulasso jusqu'à Jenné,
sont construits en briques séchées au soleil. Ces briques, longues d'un
pied, larges de huit pouces, et épaisses de deux et demi, sont faites
sans le secours d'un moule : la terre étant délayée à une consistance
convenable, les fabricants [sic] en étendent sur le sol des couches très
longues ; et à moitié sèches, ils les coupent, et les tournent de côté
et d'autre pour en terminer la dessiccation."
Il s'agirait d'une technique intermédiaire : des briques quadrangulaires donc, mais moulées à la main...
Toubabou-ferey versus djenné-ferey : le dilemme djennenke !
La référence en matière de conservation du patrimoine est en effet la charte de Venise (charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites édictée en 1964, et qui fait encore aujourd'hui référence en la matière). Or, à la lire, elle est la synthèse de deux visions différentes qui, dans certains cas, peuvent s'avérer plutôt contradictoires.
Et ça l'est justement à Djenné.
Ainsi, les puristes, s'appuyant notamment sur le fait que Djenné est classée par l'Unesco comme patrimoine mondial, se battent pour que les djenné-ferey soient utilisés comme matériaux de construction - si ce n'est pour les nouveaux bâtiments, au moins pour les projets de restauration. C'est ce qui est défendu par l'article 9 de la charte selon lequel toute restauration doit se fonder "sur le respect de la substance ancienne".
Or en 1997 a commencé un vaste chantier de restauration (financé par le Muséum national d'ethnologie de Leyde aux Pays-Bas), où l'on a systématiquement utilisé le toubabou-ferey.
Le cas n'est d'ailleurs pas nouveau puisque la mosquée elle-même a déjà été rénovée avec des briques rectangulaires (d'abord l'aile ouest en 1978, puis le minaret central en 1980).
Si l'on imagine bien que les matériaux utilisés sont un aspect évident du type d'architecture et qu'à ce titre, la technique du djenné-ferey fait partie du patrimoine djennenke, utiliser ces briques traditionnelles n'est pourtant pas évident.
En effet, Djenné n'est pas seulement un patrimoine à préserver... c'est aussi une ville ! Ses bâtiments sont la propriété de personnes qui vivent avec leur temps : or aux temps sont liés des usages, des contraintes... et les temps changent justement.
L'article 5 de la charte de Venise insiste sur ce point en précisant qu'il est absolument primordial que tout bâtiment conserve sa fonctionnalité, et précise même que "c'est dans ces limites qu'il faut concevoir et que l'on peut autoriser les aménagements exigés par l'évolution des usages et des coutumes".
Or justement, les usages et les coutumes ne plaident plus du tout en faveur des djenné-ferey :
- Le tout premier inconvénient avancé est le coût de construction : le temps nécessaire à la fabrication d'un bâtiment en toubabou-ferey est en effet considérablement plus court qu'avec des djenné-ferey qui "ne permet[tent] de monter que 60 cm de mur chaque jour" (dixit cet article). La poudre de pain de singe est elle aussi source de dépenses accrues.
- Par ailleurs, les djeney-ferey résistent moins à la pression que leurs équivalents rectangulaires. Les habitations de Djenné étant traditionnellement à étage, la base des murs doit donc être suffisamment large pour supporter le poids de l'édifice. Cela réduit donc les espaces disponibles : les chambres obtenues sont de petites dimensions, souvent trop petites pour y mettre un lit et une armoire comme il est d'usage aujourd'hui. Les murs construits avec des toubabou-ferey permettent au contraire de bâtir des murs bien droits et de gagner de l'espace à la base : ils font 60 cm de large, contre 80 cm à 1 m pour ceux en djenné-ferey.
A noter que le rendu extérieur, ces formes cursives propres au banco, est relativement semblable quelle que soit la technique utilisée : les formes douces et arrondies des murs sont obtenues immédiatement avec des djenné-ferey (les murs ont presque une forme conique), ce qui nécessite quelques crépissages pour les murs aux arêtes initiales plus franches des bâtiments en toubabou-ferey.
Il devient donc difficile de trancher quant à savoir s'il faut ou non exiger de toute restauration qu'elle reprenne l'utilisation des djenné-ferey !
Quoi qu'il en soit, cette technique n'en demeure pas moins une part fondamentale du patrimoine culturel de la ville, et la conservation de ce savoir-faire est une véritable urgence : il n'y a plus aujourd'hui à Djenné qu'un seul maçon maîtrisant cette technique !
Joseph Brunet-Jailly (membre fondateur de Djenné-Patrimoine), en introduction au livre de photos de Marli Shamir, Djenné-ferey, la terre habitée, écrit : "la génération actuelle des maçons de Djenné sait qu'il lui appartient d'organiser d'urgence le transfert du savoir ancestral entre le vieux Boubacar Touré et les jeunes. Ce dernier est en effet le seul maçon de Djenné qui conserve la connaissance de la technique originale pour avoir, dans sa jeunesse, travaillé sur des chantiers utilisant les bonnes pratiques ancestrales. Déjà, en mai 2002, un premier chantier-école eut lieu qui permit de construire en djenné-ferey un bolon, cette pièce qui, à l'entrée de la cour, donne sur la rue."
(Photo du détail d'un panneau de la mission culturelle)
Ce premier chantier-école d'un mois, dans le quartier de Djoboro, fut un premier coup d'essai. Il doit être suivi d'un second, particulièrement ambitieux : "le bareyton, la corporation des maçons, a formé avec l'association Djenné-Patrimoine le projet de construire en djenné-ferey une Maison du patrimoine qui serait immédiatement le symbole d'un effort entrepris par tous les corps de métier de Djenné, pour redécouvrir les techniques anciennes [...]", poursuit Joseph Brunet-Jailly.
Un projet qui a reçu en mai 2008 de la part de l'Etat français l'assurance d'être financé à hauteur de la moitié du budget. L'association Acroterre, Djenné-Patrimoine et le barey ton en financeront 20 %. Une souscription s'est ouverte afin de trouver les 30 % restants (bulletin et descriptif du projet à télécharger en PDF sur cette page).
Le barey ton à l'action
Crépissage, au pied, d'un toit de Djenné.
Tchin tchin !
C'est là le 200e message de ce blog !
Nom d'un gnou ! 200 !
Lundi, quand le marché envahit Djenné
C'est lundi !
De partout dans les environs, les carrioles bariolées et chargées de tout ce qui peut se vendre et s'acheter convergent vers Djenné.
En peu de temps les boutiques s'installent, les étals se remplissent, et bientôt le parvis de la mosquée déborde d'activité marchande.
C'est lundi à Djenné : c'est jour du marché !
La mosquée de Djenné
On s'en est approché, on en a déjà parlé, on tourne autour depuis un moment maintenant... Allez, ne jouons pas les snobs et ne boudons pas le plaisir de traîner autour du plus grand édifice en banco du monde !
Bien sûr que d'autres, plus petites, sont tout aussi belles... et bien sûr aussi que ces autres, tout aussi belles, sont également moins connues, mais elle a quand même une sacrée allure, cette grande mosquée de Djenné !
Située en plein cœur de la ville, elle n'a absolument rien d'une construction dont l'origine se perdrait quelque part dans la nuit des temps. Ses travaux furent commencés en octobre 1906 et achevés à la fin de l'année suivante : toute jeune et sans une ride, elle vient à peine de fêter son centenaire !
Retraçons son histoire en quelques mots : sur le site de l'actuelle mosquée, plusieurs se sont succédé. La première a avoir été construite à cet emplacement le fut en 1280, à la demande du 26e roi de Djenné, Koi Komboro. Tout juste converti à l'islam, le roi transforma son somptueux palais en lieu de prière...
Mais quand le Peul Sekou Amadou prit Djenné dans le cadre de sa guerre sainte (en 1819) et qu'il fonda l'empire théocratique du Macina, il ordonna aussitôt la destruction de la mosquée. Radical parmi les radicaux, il considérait que la ville, pourtant convertie à l'islam (c'est même là qu'il reçut son enseignement coranique), n'était pas assez pieuse, et que l'origine du bâtiment n'était pas digne de sa vocation religieuse...
Il ne reste de la première mosquée que l'enclos dans lequel sont enterrés les grands imams et chefs locaux.
A vrai dire, on ne détruit pas une mosquée. On cesse de l'entretenir. Et dans le cas d'une mosquée en banco, cela revient très vite au même : à défaut d'un crépissage régulier, le bâtiment se détériore rapidement (voir post précédent). Pour accélérer le processus, on cesse même de boucher les trous d'aération du toit (il y en a 104 dans l'actuelle mosquée), laissant ainsi la possibilité à l'eau de s'engouffrer dans l'édifice.
Quand René Caillié pénètre dans Djenné, en 1828, il la décrit comme "abandonnée à des milliers d'hirondelles qui y font constamment leurs nids. Ce qui y produit une odeur infecte". Et quand le colonel Archinard, 65 ans plus tard, pénètre dans Djenné, il ne reste alors "que les ruines de l'édifice du côté ouest de la place centrale" (source : article malikounda).
Voici deux photographies des ruines de l'ancienne mosquée, prises en 1893-1894 par le Dr Rousseau (médecin de la première garnison française stationnée à Djenné)... elles sont issues de cette page de Djenné Patrimoine, où vous trouverez quantité d'images d'archives de la ville.
En 1896, une grande restauration fut effectuée pour refaire la mosquée à l'identique de la précédente. Mais elle fut de nouveau abandonnée, en 1906 donc, au profit de la construction de l'actuel fleuron de l'architecture en banco, inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1988.
Voilà donc comment, aujourd'hui, se dresse en plein cœur de la ville cette grande mosquée carrée de 75 m de côté, de 20 m de haut, et protégée par un toit sur la moitié de sa surface... taillée pour pouvoir accueillir un millier de fidèles.
Splendide. Énorme. La première fois qu'on la voit on est pris de cet étonnant sentiment d'avoir devant soi une image vue mille et une fois.
Mais le mieux pour en profiter est de revenir lundi, sa plateforme surélevée de 5625 m2 est alors tout ce qui lui permet de ne pas être noyée au milieu de tous les étals du marché !
Cuite ou crue ?
La dernière fois que je suis allé à Djenné, j'ai été particulièrement frappé par une tendance que je savais pourtant en vogue : les façades en briques de terre cuite.
Je ne sais pas si c'est parce que j'avais le regard sensibilisé ou si c'est le signe que cette mode, en un an, s'est élevée au rang de généralité, mais j'ai trouvé ce type de façade particulièrement répandu.
Des parements de briques cuites à tous les coins de rues... "Cuite", le mot honni dans cette ville de terre crue !
C'est en effet, un des grands combats actuels pour tout ceux qui tentent, vaille que vaille, de préserver l'architecture typique djennenke. Je pense notamment aux surmotivés de la mission culturelle et de l'association Djenné Patrimoine.
Deux exemples s'élèvent en particulier en grands témoins de l'horreur, deux bâtiments construits en plein cœur de la cité, narguant la grande mosquée : tout d'abord, la bibliothèque de parchemins (ils ont quand même eu la présence d'esprit de crépir la face exposée vers la mosquée).
Ou pire encore, la banque BIM qui, en plus de sa façade et malgré ses airs soudanais, ne répond à aucun des codes architecturaux de la ville (ceux qui semblent être suivis le sont en fait de travers...). Cet agence attirent toutes les foudres (un ami de la mission culturelle me disait être prêt à poursuivre son propriétaire devant les tribunaux), ce bâtiment ayant été, c'est peut-être pour ça que la pilule passe mal, construit par le barey ton (c'est-à-dire l'association des maçons de Djenné, spécialistes et garants de l'architecture de la ville, dans Djenné et même ailleurs : ils ont ainsi bâti la mosquée Komoguel de Mopti (voir post du 21/12/07)).
C'est que Djenné, traditionnellement, est uniquement construite en banco. Et quand je dis "entièrement", c'est que les bâtiments (et ce n'est pas une particularité de la ville) sont non seulement faits de briques de ce type de terre crue (le banco, voir ce post, est un mélange d'argile, de balles de riz, de pailles, le tout laissé pourrir et, si c'est fait dans les règles de l'art, mélangé à du beurre de karité), soudées par un mortier en banco lui aussi, mais en plus crépies avant chaque saison des pluies d'un revêtement... en banco !
Ce crépissage, pénible et coûteux puisqu'il doit avoir lieu tous les ans, est indispensable : la moindre fracture serait sinon un passage pour l'eau, et le bâtiment se réduirait alors rapidement en un amas de boue.
Depuis longtemps les constructions de la ville avaient déjà à souffrir d'économies (parfois indispensables pour une famille) réalisées en premier lieu sur la qualité du crépissage : le beurre de karité est ainsi souvent oublié de la liste des ingrédients. Mais l'enduit perd alors de son imperméabilité, qui est censée être justement sa vertu première.
A Mopti, ils ont vu les choses autrement, et n'y sont pas allés par quatre chemins ! C'est l'époque qui voulait ça : en 1974, il a été décidé, afin d'éviter d'avoir à recrépir chaque année, de couvrir le haut de la mosquée Komoguel d'un revêtement en ciment !
Je n'ose imaginer les suées qu'ils ont dû avoir à la mission culturelle de Djenné !
Seulement si le ciment avait été une solution, ça se saurait... et tous les crépis du pays en seraient constitués ! Ce fut en fait un désastre : l'eau s'est infiltrée sous le ciment, et a causé des
dommages qui sont restés longtemps inapparents. Le problème fut d'autant plus
sérieux qu'on en a rajouté une couche (dans tous les sens
du terme) en 2003 et l'édifice dut alors supporter un poids considérable sur
une structure plus que fragile...
Je vous invite à aller jeter un
œil sur le compte rendu de l'association Djenné Patrimoine à ce sujet (c'est de ce dossier qu'est issue la photo d'archives ci-dessus).
Aussi, en 2006 une rénovation d'urgence s'imposa (financée par le Trust Aga Khan for Culture, dans le cadre d'un vaste projet de réhabilitation du patrimoine architectural malien) afin de remettre en état la mosquée sur le point de s'effondrer.
Mais revenons-en à nos moutons... En ce moment, Djenné se cache sous ses briques.
Face à ce choix esthétique discutable après tout, la réponse récurrente des tenants du cuit est qu'un tel investissement évite bien sûr les crépissages annuels (là, rien à dire...), mais qu'en plus il serait plus solide que le banco et, à terme, plus rentable.
Seulement c'est là que le bât blesse, et deux fois même : il se produit en fait avec ce revêtement en briques cuites à peu de chose près ce qui avait été observé avec le revêtement en ciment : l'eau s'infiltre par-dessous (d'autant plus facilement que les briques adhèrent peu au banco) et endommage l'édifice sans que cela soit apparent.
Il n'y a qu'à s'approcher de la porte du complexe scolaire Sory Thiocary de Djenné (la 4e photo de ce post) : le parement est récemment tombé en bas de la porte d'entrée (preuve de cette mauvaise adhérence), et l'on découvre, en dessous, une construction en banco particulièrement détériorée (les pluies n'avaient pas débuté à Djenné lorsque j'ai pris cette photo, on ne peut donc incomber à l'hivernage les dégâts observés).
Reste donc l'argument du coût...
Olivier Scherrer, constructeur spécialisé dans la terre et l'un des responsables de l'association ACROTERRE, avec qui j'avais passé une soirée à discuter banco lors de mon premier passage à Djenne, achevait ce soir-là un séjour où il avait étudié en long en large et en travers les coûts des différentes solutions (crépissage de qualité, crépissage sans karité et couvert de briques cuites).
Il en ressortait que les briques cuites coûtent 14 fois plus cher qu'un crépissage en banco (196 FCFA/m2 pour un enduit traditionnel en banco de qualité contre 2808 FCFA/m2 pour un parement en briques cuites : tous les détails sur cette page). L'intérêt d'investir dans un tel parement est donc d'économiser les futurs crépissages annuels successifs... Mais un tel revêtement n'est finalement rentable qu'au bout de 14 ans, et à condition de n'y avoir jamais touché entre-temps ! Or, non seulement l'expérience montre que des travaux d'entretiens sont toujours nécessaires, mais qu'en plus ils mettent à jour des problèmes de structure coûteux puisque issus de détériorations non remarquées...
Cuite ou crue donc ? Ai-je à préciser mon choix...
D'autant que le crépissage annuel de la mosquée de Djenné donne lieu à un spectacle sensationnel (voir ici pour le récit, ou ici pour le magnifique travail photographique de Christien Jaspars), auquel je rêverais d'assister cette année !
Une future page pour ce blog ?
Trois mosquées sur la piste de Macina
Voici 3 des mosquées croisées sur la piste Macina-Djenné, dont nous parlions dans le post précédent.
Trois mosquées dans le plus pur style soudanais... On en croise un nombre impressionnant sur la route. Celles-ci sont celles qui m'ont le plus marqué. Elles resteront cependant anonymes, puisqu'il m'est impossible de remettre la main sur le morceau de papier sur lequel j'avais noté rapidement le nom des villages.
Les 3 photos suivantes correspondent à 3 prises de vue différentes de la même mosquée, entièrement crépie de banco gris : nous étions alors à hauteur de San (voir la carte du Mali), dont c'est la couleur de crépissage (voir post du 17/09/09)
C'était en plein après-midi, et le cagnard s'était abattu dans la région. Il ne semblait n'y avoir pas âme qui vive en arrivant...
Mais il ne faut pas se fier à ce genre d'impressions : à peine le premier gamin croisé, et avant même d'avoir le temps de nous retourner, l'annonce de notre venue avait déjà fait (plusieurs fois) le tour du village !
Tempête de sable sur la piste de Macina
Puisqu'on en parle, et qu'on n'est pas loin, mettons les voiles vers Djenné !
Et je n'emploie pas cette expression par hasard : la première fois que je m'y suis rendu, c'est en empruntant la
magnifique piste qui passe par Kémacina. C'était en février, les pluies n'étaient que de lointains et vagues souvenirs, et
nous avions fait route au milieu d'une tempête de sable et de poussière...
C'était une atmosphère étrange : de cette brume opaque sortaient des silhouettes aux boubous gonflés par le vent et prêtes à s'envoler, des tas de gens de tous les âges, semblant venir de nulle part et se rendre dans des villages improbables, tous courbés par le vent et emmitouflés dans des épaisseurs de chech et de tissus de toutes sortes...
La piste traverse la région du Macina, cœur de l'ancien empire peul (la diina du Macina) fondé par Sékou Amadou au XIXe siècle... Un vaste et puissant empire théocratique musulman (le terme de "diina" venant de "dîn" signifiant "religion" en arabe) qui réorganisa complètement le mode de vie peul (en les sédentarisant notamment) et mettant ainsi en place l'un des plus puissants empires de l'histoire africaine.
Et on croise tout au long de la route, c'est ce qu'il y a de plus magique dans ce trajet, des petits villages, parfois pas plus grands qu'un ensemble de 4 ou 5 concessions. Des petits villages où l'on se demande comment les gens vivent, particulièrement en ces périodes sèches. Des petits villages dont on serait tenté de penser, croyant nos besoins et nos désirs universels, qu'ils sont au milieu de rien, et qu'on n'y trouverait, inévitablement, rien d'autre que des signes de misère. Mais des petits villages, pourtant, au sein desquels se dressent, pleines de vie, d'énergie, de force et de splendeur, des mosquées en banco extraordinaires de beauté, nous laissant ainsi nos idées préconçues plein les mains...
Du bon usage des toilettes au Mali...
Il y a des choses qu'on ne dit pas comme ça
des secrets bien gardés,
révélés qu'une fois toutes les barrières tombées,
qu'une fois la confiance totalement accordée...
Des informations que vous ne trouverez dans aucun livre,
transmises uniquement de la bouche d'une génération
à l'oreille d'une autre
et dont le savoir permet de distinguer quelques rares initiés...
Il m'aura fallu durer 3 ans au Mali
pour que l'une d'elles,
un soir,
me soit confiée...
Que cette précieuse parole soit ici conservée.
alors voilà :
dans les toilettes en banco...
le trou n'est pas fait pour pisser,
c'est dans la gouttière qu'il faut le faire !
Blague à part, c'est bien ainsi que ça se pratique, et il m'aura fallu effectivement 2 ans et demi pour que je sache m'y prendre ! C'est qu'on ne m'avait pas tenu la main en arrivant pour m'expliquer la subtilité du fonctionnement des latrines, ni distribué de prospectus pédagogiques à la sortie de l'avion !
Et en faisant part autour de moi de ma récente découverte, je me rends compte qu'on est un paquet ainsi à baigner dans l'ignorance la plus totale !
Je pense ainsi aux réactions perplexes que doivent avoir les Maliens en
se trouvant confrontés à un bidet... Et je repense aussi à cette
réflexion rapportée par une amie, d'un Malien (évoquant les baignoires) trouvant très drôle de
trouver "des petites pirogues" dans les salles de bain d'occidentaux !
Bon.
Mais si je vous raconte ça, c'est surtout que le mauvais usage des toilettes au Mali n'est pas sans poser problème...
Si dans tout le pays les latrines sont installées au niveau du sol, au dessus d'une fosse creusée, et que les conséquences d'une mauvaise répartition des excréments n'entraînent pas (que je sache) de gros soucis...
... Il en est tout autrement à Djenné !
L'organisation spatiale des habitations y est très spécifique* : un petit couloir à l'entrée, sorte de sas où les vieux passent la journée à prendre le frais ou les artisans à travailler, une cour intérieure autour de laquelle se trouvent les pièces et un étage où se trouvent notamment.... les toilettes !
Elles sont ainsi construites dans un espace en retrait par rapport à la façade, au-dessus d'une colonne (de terre crue évidement) servant de fosse septique et construite sur toute la hauteur du bâtiment.
On trouve également une petite sortie, dans un coin de la pièce, reliée à une gouttière (voir la photo ci-dessous) censée évacuer les liquides...
Un trou est percé à mi-hauteur de la colonne septique (on le voit sur la photo) afin de permettre le dégagement des gaz.
Selon ce rapport de mission sur l'assainissement de Djenné, l'origine de ce type de toilettes - appelé njege - en serait le manque d'espace et à la hauteur très élevée de la nappe phréatique.
Au final, les urines sont donc évacuées dans la rue (si de gros efforts sont en cours concernant l'assainissement de Djenné, il reste du pain sur la planche !)... les excréments quant à eux remplissent la fosse qui est vidangée régulièrement.
Le fonctionnement de ce type de latrines est donc basé sur la séparation urine-fèces ! Faute de quoi, l'excédent d'eau dans la colonne s'infiltre dans les parois de terre, les fragilise....
... et j'aime autant vous dire que le spectacle de l'effondrement d'une colonne ne doit pas être beau à voir !
* à ce propos : petit coup de pub si vous êtes de passage à Djenné...
Je vous encourage à aller loger au Kita Kourou chez Amadou Diakité.
Si les chambres sont un peu glauques et le confort un peu rudimentaire pour qui veut impérativement la clim'... vous logerez en tout cas dans une vraie maison de Djenné, à l'architecture bien typique, et à Djenné ce n'est pas rien !
Vous pourrez également vous régaler de la cuisine et de la gentillesse d'Amadou !
C'est à deux pas de la mosquée, dans la petite place derrière. En face de la banque BIM (bel exemple de scandale architectural : de la terre cuite non crépie sur la place de la mosquée ! Rognutudju !).
Tel : 618 18 11 (il faut ajouter un 6 ou un 7 au début...)

















































