Fin juin dernier, je suis allé rendre visite à Aboubakar Fofana qui, finissant d'assurer une formation financée par l'ambassade de France, ouvrait grand les portes de son atelier. Sacrée rencontre.

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J'ai d'abord connu cet artiste par ses calligraphies, c'est d'ailleurs justement par cela qu'il a commencé et qu'il semble vouloir encore se définir avant tout (un chemin qui l'a mené des calligraphies latines aux chinoises, avant d'y inclure les graphies africaines). Ce sont ces traits en effet qui accompagnent La charte du Mandé et autres tradition du Mali, collectée par Youssouf Tata Cissé (indispensable si vous ne l'avez pas déjà !).
Par ailleurs, un mail envoyé par une lectrice de ce blog me demandant des renseignements sur les teintures naturelles m'avait poussé à retrouver les traces de cet artiste malien mondialement reconnu pour son indigo. Je n'avais pas fait le rapprochement, les homonymes étant particulièrement courants ici. C'était encore lui.

Je l'ai donc retrouvé dans son atelier bamakois du quartier de Korofina-Nord.

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Le décalage entre la simplicité et de son atelier et le luxe qui entoure ses travaux  est particulièrement saisissant : en me présentant ses tissus destinés à être teints, il me confie ainsi, alors que je joue machinalement avec un bon gros (très gros) rouleau : "attention, ça coûte 150 euros le mètre...". Décalage étonnant encore que la découverte dans son garage fermé par un pan de secko (paille tressée) les cuves si précieuses, contrastant avec l'ambiance qui devait régner au même moment au sein des 3 galeries qui l'exposaient à Paris, New-York et Tokyo !

A dire vrai, Aboubakar Fofana n'est pas un teinturier. C'est un chercheur en indigo. Passionné de cette couleur, il la travaille et la travaille encore depuis plus de 20 ans : partant des techniques traditionnelles maliennes, il en tire la substantifique moelle pour la confronter à d'autres pratiques, japonaise notamment (il a séjourné 2 fois au Japon, notamment à l'issue d'un prix remis par la Villa Médicis).

coton

Le grand projet d'Aboubakar Fofana au Mali (parce qu'il travaille également en France) est de relancer la technique de l'indigo naturel, complètement délaissée ici. C'est aussi plus généralement celui de promouvoir la filière textile malienne.
En effet, le drame des pays ouest-africains producteurs de coton est que ce qui est censé être de l'"or blanc" est revendu directement à l'étranger, à des prix très loin du cours aurifère, du fait de la concurrence avec les agricultures subventionnées (responsable de surproductions qui, du même coup, font chuter les cours. A ce titre, je recommande la lecture de cet article signé Tom Amadou Seck dans  Le Monde diplomatique).
C'est finalement à l'étranger que la transformation est réalisée, lui apportant sa valeur ajoutée. Et l'on voit finalement revenir ces tissus en bout de chaîne sous forme de fripes, les yougou-yougou en bamanan (apportées sous forme de balles par des organisations humanitaires en tous genres notamment) et vendues sur les étals des marchés. Leur prix défie toute concurrence puisqu'elles ne coûtent pas grand-chose au vendeur mais sape du même coup toute tentative de transformation du produit ici qui serait vendu de toute façon plus cher...

Ne pouvant rivaliser sur le même terrain ce genre de produit, pour Aboubakar Fofana une des solutions est donc de concurrencer non sur le prix mais sur la qualité. Son projet consiste donc à développer toutes les branches de production (qui profiteront de ces nouveaux marchés), depuis la production de l'indigo (ce colorant issu d'une plante que l'on trouve pour le moment essentiellement en Guinée), jusqu'à la transformation du coton (filé, tissé), la teinture (naturelle), la coupe et la couture...

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tisseur_2

Mais revenons à la technique de coloration naturelle de l'indigo...
Au départ il y a une plante, l'indigotier (Indigofera tinctoria).

indigo

Après avoir récupéré les feuilles, les avoir séchées, pilées et compostées, on en fait des boules de pâte qui serviront de base à une mixture peu ragoûtante.

indigo_boule

Ce mélange est mis dans des cuves pleines de bactéries au métabolisme anaérobie qui, moyennant la présence de matière organique (banane écrasée, miel, céréales...), effectueront une fermentation. On ajoute une solution alcaline (cendres de bois) et le pigment est ainsi libéré. Tous les paramètres des cuves doivent être suivis au plus près : il s'agit de bien les choyer, ces bactéries...

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Le mélange obtenu est alors d'un brun franchement rebutant, et on imagine mal comment il est possible d'en obtenir ces bleus si nuancés... C'est d'ailleurs un moyen de distinguer cette technique de son équivalent artificiel : si vous voyez l'artisan tremper son tissu dans un liquide bleu, c'est qu'en aucun cas il ne s'agit d'un indigo obtenu par un processus naturel.

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Et c'est là précisément qu'est la magie de la teinture naturelle : la couleur bleue n'apparaît qu'au cours d'une oxydation. Le tissu est trempé dans cette mélasse brune, et à l'air libre, l'oxydation fixe l'indigo aux fibres en même temps qu'elle en révèle la couleur. En une minute à peine, sous nos yeux ébahis, le brun vire au vert, puis au bleu...

trempage_2

trempage_1

Les différentes cuves ont chacune leur âge, chacune leur équilibre, et toutes donneront une teinte différente. C'est donc en jouant avec ces nuances que l'on obtient l'harmonie souhaitée. Les plus vieilles cuves (et donc les plus précieuses) donnent le bleu le moins vif. Exit une autre idée reçue : le bleu ciel est bien plus précieux que le bleu le plus foncé.

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Ah oui, dernier détail : contrairement à ce que laissent penser ses mains, une fois fixé aux fibres, le bleu ne les quittera pas... Une différence de taille que comprendront tout ceux qui ont déjà touché des teintures indigo artificielles !

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