Étrangement, ce sont souvent les sujets qui m’intéressent le plus à propos desquels j’ai le plus de mal à écrire une note…
Je vais essayer de m'attaquer à l'un d'eux et de vous en brosser les contours au travers des 4 prochains posts : 4 aspects de l'écriture n'ko...

Ainsi, il y a deux semaines, je suis parti à Siby avec Burama, un ami particulièrement impliqué dans le mouvement n'ko.

Avant tout, le n'ko est un alphabet, inventé en 1949 (un jeudi 14 avril si vous voulez tout savoir !) par le Guinéen d’origine malienne Souleymane Kanté (1922-1987). C’est un système de 20 consonnes et 7 voyelles permettant de transcrire les langues mandées (le mandé est un groupe ethno-liguistique parlant le bambara, le dioula, le malinke et le mandinko).

nko

Comme en arabe, les lettres sont liées. Au moment d'inventer son alphabet, Souleymane Kanté s'était posé la question du sens de l'écriture. Il avait alors observé qu'en donnant un crayon à un enfant ne sachant pas écrire, celui-ci allait, intuitivement, faire un trait de droite à gauche. Cela détermina donc le sens de lecture, son alphabet ayant pour vocation d'être le plus largement répandu et d'inciter à l'alphabétisation...

A Siby justement se trouve une école n'ko, et nous rencontrons ainsi Dramane Fofana (posant ici, devant le tableau de classe qui porte encore les traces de la leçon précédente). La trentaine à peine passée, il est l’un des 2 enseignants de l’école et accepte de passer l’après-midi avec nous…

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Créé en 2003 par Sinali Camara, l'école comporte 1 seule salle de classe dans un nouveau bâtiment tout neuf, où 2 enseignants dispensent des cours à 27 enfants le matin (réparties en 3 niveaux) et 15 adultes en cours du soir, moyennant des frais d’inscription de 500 FCFA par mois.

ecole_nko

Au Mali, tout le monde peut monter une école privée. Cet établissement scolaire ne repose donc pas sur le programme officiel malien, ni d'ailleurs sur un quelconque programme officiel n'ko, mais essaye tant bien que mal avec les moyens qui sont les siens, de donner des formations à peu près équivalentes aux écoles fondamentales.  L'accent est mis sur l'alphabétisation, mais l'objectif à terme est de pouvoir dispenser également des cours d'histoire géographie, d'anglais, etc.
L'école n'est pas seule pour autant, et s'inscrit dans un vaste mouvement de promotion du n'ko assez bien structuré au Mali (2 associations, l'une nationale (LAYA), l'autre internationale, NYAYA (il me manque une lettre pour transcrire le [NY]) ont leurs bureaux dans la capitale). Pas de programme officiel donc (cela ne fait que 2 mois qu'une académie n'ko s'est constituée afin de poursuivre la réflexion linguistique entamée par Souleymane Kanté, et éventuellement de pouvoir travailler sur la réalisation de manuels scolaires) : le seul suivi des instances bamakoises étant pour le moment l'envoi d'un professeur de n'ko venu il y a quelques mois pour effectuer une formation des 2 enseignants.

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Il semble que l'école fonctionne assez bien (mais aucun des élèves n'a pour objectif de passer le DELF - équivalent malien du brevet des collèges - ni a fortiori le bac), les conditions incomparables  offertes par rapport à une école fondamentale (équivalent de l’école primaire) où les enfants sont scolarisés à une centaine par classe ne doivent pas y être étrangères.

L'alphabétisation des enfants est donc réalisée par le biais du n'ko. Les caractères latins ne sont introduits qu'au service de l'apprentissage du français comme langue étrangère, à partir de la 3e année. La grande différence de méthode entre le système n'ko et le système malien officiel repose donc sur le fait que l'alphabétisation, qui se fait dans la langue natale, est déconnectée de l'apprentissage du français.

Dans la préface de son traité de sciences, écrite en 1960, Souleymane Kanté explique sa démarche au travers d'une préface "rédigée en français et adressée aux intellectuels africains instruits en langue officielle de l'ex A.O.F" (seul partie qu'il m'a donc été possible de déchiffrer). Il y développe justement ce point en précisant que :

"des expériences montrent que la seule solution pour instruire un peuple arriéré est l'enseignement (même supérieur) donné dans des langues nationales qui est douze fois plus rapide qu'être artificiellement cultivé dans une langue étrangère. Nous avons constaté qu'un enseignement nocturne (alphabétisation) donné aux adultes en langues nationales peut le certifier dans un délai maximum de six mois, tandis qu'en langues étrangères il faut six ans au moins."

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Rapidement, Dramane Fofana nous amène à un autre aspect fondamental du n'ko comme système de transcription des langues mandées à l'écrit : "seul le n'ko permet de bien écrire [sa] langue", nous dit-il…

L’alphabet comprend en effet un système à 8 accents, permettant de différencier les tons, si importants dans les langues mandées : faites attention, par exemple, en parlant de votre chien ! Le u se prononce "u". Le "ù" est à ton bas (que nous connaissons en français avec l’accent circonflexe : "pâte" à ton bas, et non "patte" à ton haut)… ainsi, si "wùlu" parle du chien, "wulu" évoque tout autre chose et peut vous amener à des situations cocasses !

Cette transcription des tons est à la base même de l’origine du n'ko : conscient de l’importance de l’écrit, Soumeymane Kanté avait commencé au départ par se servir de l’alphabet arabe. Mais en devant ajouter des lettres et une quantité importante de signes, il arriva vite à un système difficilement utilisable :

"J'ai finalement compris qu'au-delà des frais d'imprimerie exorbitants, les lettrés en arabe à qui j'ai montré mon manuscrit me dirent que j'ai compliqué un système d'écriture déjà compliqué; des illettrés me dirent que j'ai surchargé l'écriture arabe qui est déjà surchargée de diacritiques. J'ai compris que je ne devrais pas engager tout mon argent pour assurer les frais d'imprimerie d'un document que le lectorat n'apprécierait pas"
(Interview de S. Kanté réalisée en 1969 issue de cet article du Guinéen Ibrahima Sory Condé, rédigé à l'occasion du 2e congrès de la linguistique et des langues mandées en 2008)

Il s'est alors tourné vers l’alphabet latin… mais peu adapté non plus : mettez le nez dans les grammaires et les méthodes bambara, vous y trouverez autant de types d’accentuation que d’auteurs ! L'ex-DNAFLA (Direction Nationale d'Alphabétisation Fonctionnelle et de Langues appliquées, aujourd'hui rebaptisée CRENEF) a d'ailleurs finalement décidé, tout en reconnaissant évidement son importance, d’en abandonner l’usage !

Devant cette difficulté, et persuadé que la transcription des tons était indispensable, Souleymane Kanté s’est donc finalement résolu à inventer un alphabet original et adapté aux langues du Mandé.

"Kanté et ses héritiers intellectuels sont d'avis qu'aucune alphabétisation ne se généralisera dans les langues mandingues tant qu'elle ignorera l'aspect phonétique et phonologique (...). Ainsi, l'échec de l'enseignement formel et de l'alphabétisation générale dans les langues nationales que prônait Ahmed Sékou Touré en Guinée est imputé, entre autres, au fait que l'Académie des langues guinéennes n'avait pas tenu compte de l'aspect tonal des langues" écrit I.S.Condé.

Il fallait donc un système d'écriture prenant en compte toutes les caractéristique de la langue, et tant qu'à faire inventé sur mesure. C'est ce sur quoi insiste Burama : "si tu vas au marché pour t’acheter une paire de chaussures, il faut que tu trouves la bonne taille, et si tu te coupes le pied pour rentrer dedans, est-ce que tu pourras marcher quand même ?"

Ainsi, pourquoi prendre ailleurs un système ne s’adaptant qu’à moitié ici, plutôt que d’inventer un alphabet qui correspondrait vraiment à ce que l’on veut ?
C’est bien là le cœur de l’entreprise : il ne s’agit pas d’un simple exercice de linguiste, mais bien du pouvoir symbolique de la trace écrite, et à travers elle du fait de pouvoir revendiquer une histoire et une identité, à la hauteur des autres.

Re-situer les relations sur un pied d'égalité en développant ses propres outils, une démarche qui semble-t-il est récurrente dans les différentes formes d'écritures africaines récentes. C'est d'ailleurs à Bingerville que fut officiellement présenté l'alphabet n'ko... en Côte d'Ivoire donc, terre d’un autre inventeur d’alphabet, s'inscrivant dans une démarche différente dans la forme mais très similaire sur le fond : le fascinant Frederic Bruly Bouabré

… mais tout ça est une autre histoire !

En attendant, les élèves de Siby semblent s'être appropriés l'alphabet n'ko... et s'expriment, avec ces caractères, sur les murs du fond de la classe !

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[Suite, post 2/4 : Le n'ko, une revendication identitaire]