[Lire le post 1/4 : "L'alphabet n'ko, un alphabet pour les langues mandées"]

"L’alphabet est l’incontestable pilier du langage humain. Il est le creuset où vit la mémoire de l’Homme. Il est un remède contre l’oubli, redoutable facteur de l’ignorance" (Frederic Bruly Bouabré)

Y a-t-il une Histoire si elle n’est pas écrite noir sur blanc ?

Pour avoir assisté à plusieurs débats sur la charte de Kurukan Fuga (une charte des droits fondamentaux à valeur universelle, proclamée en 1236 au Mali (à Kangaba) par Sounjata Keita au moment de fonder l’empire du Mali, et depuis transmise par oral) la question se pose bel et bien.
Dans ce cas, tenter de remettre la main sur le texte d’origine serait bien sûr une absurdité, on pourra tout au plus s’approcher des idées initiales en recoupant les versions (qui devront être les plus nombreuses et de sources les plus variées possible).
Pourtant, le problème semble plus profond encore puisque certains historiens remettent en cause l’existence même de la charte du fait qu’il n’y en ait aucune trace écrite d'époque.
Seulement l’Afrique occidentale ayant été dépourvue jusqu’à récemment d’un écrit généralisé, son Histoire est donc en grande partie colportée à l’oral, par les griots notamment, en des formes qui varient énormément et qui sont très souvent imbriquées à quantité de mythes et légendes.

L’Histoire africaine, pour ces historiens occidentaux, ne débuterait alors dans le meilleur des cas qu’avec les écrits arabes d'Ibn Batûtta, etc. Une histoire fragmentaire, subjective bien sûr, écrite par des étrangers donc.

Djibril Tamsir Niane, en guise d’avertissement, préface ainsi sa biographie de Soundjata Keita, écrite à partir des récits d‘un griot guinéen "Soundjata ou l’épopée mandingue" (publié aux éditions Présences Africaines, c'est un petit livre qui se dévore comme un roman d’aventure et que vous pourrez trouver dans nombre de petites librairies de bord de route au Mali) :

"L’occident nous a malheureusement appris à mépriser les sources orales en matière d’Histoire; tout ce qui n’est pas écrit noir sur blanc étant considéré comme sans fondement. Aussi même parmi les intellectuels africains il s’en trouve d’assez bornés pour regarder avec dédain les documents "parlants" que sont les griots et pour croire que nous ne savons rien ou presque rien de notre passé, faute de documents écrits. Ceux-là prouvent tout simplement qu’ils ne connaissent leur propre pays que d’après les Blancs."

Souleymane Kanté a ainsi passé toute une partie de sa vie à voyager et à transcrire en n’ko toutes les sources qu'il pouvait : la charte de Kurukan Fuga fut d’ailleurs un des points sur lequel il passa du temps, et sa version de 149 articles, bien que non prise en compte dans les colloques officiels, est de loin la plus développée.

L'un des objectifs du n'ko est donc par là de pouvoir fixer l’Histoire sur papier afin de se la ré-approprier, la rendre valable aux yeux des occidentaux et ainsi pouvoir ainsi la revendiquer sans complexes.

Ce lien très fort entre trace écrite et Histoire l’est d’ailleurs d’autant plus en Afrique occidentale, et au Mali en particulier, que l’archéologie n’est quasiment pas développée.

ecole_nko_panneau

Mais le problème prend une importance bien plus essentielle encore du fait que l’Histoire est une des pierres fondatrices de l’identité. Ainsi en Afrique la question de l’écrit, et du n'ko en particulier, s'inscrit dans une problématique identitaire.

Les raccourcis sont en effet rapides :

- l’oralité entraîne la perte et la déformation de points historiques,
- lesquels sont utilisés pour déconsidérer cette Histoire.
- or sans Histoire, on ne se construit pas d'identité,
- et le premier pas (mais pas le moindre) est alors fait vers une forme de domination culturelle (pour n’évoquer qu’elle, les autres vont bien souvent avec) par ceux qui aurait une histoire, une identité, et qui forts de ça, voudront dans une démarche paternaliste sinon raciste vous apprendre leur histoire (ou dans le meilleur des cas, la vôtre selon eux), leurs valeurs…

"La malédiction de l’oralité" (selon les termes employés par Jean Loup Amselle dans son livre Branchements, anthropologie de l'universalité des culture) comme source de domination culturelle, donc…

bamounLe destin d'un autre alphabet africain, l'alphabet Shü-Mom permettant de transcrire le bamoun, représente  bien ce lien :
il fut inventé en 1903 par le souverain d'un royaume du Cameroun, Ibrahim Njoya. Son utilisation se répandit rapidement, et il fut ainsi utilisé par l'administration (un bureau d'état civil, identitaire s'il en est, fut alors institué) mais également dans le cadre d'un vaste travail de collecte de récits historiques.
La presse royale fut finalement brisée et l'apprentissage de l'alphabet interdit dans tout le territoire par l'administration coloniale française.

(voir un manuscrit bamoun, de la BnF)

Par ailleurs, et toujours pour en revenir au n'ko et à cette fameuse charte de Kurukan Fuga : lors de la conférence qui a eu lieu l’an passé au CCF sur ce thème, des prises de paroles très revendicatives regrettaient que la charte n'ait pas été prise comme base de la constitution malienne plutôt que de être appuyée sur les principes français. Pourquoi ne pas être aussi fier de cette charte, que ne l’est la France de la sienne ? La question avait été posée.

Il s’agit là d’un aspect fondamental du n'ko : permettre d’être fier de son savoir, de son histoire, et ne pas être gagné par un quelconque complexe d’infériorité.
C’est pourquoi, au-delà des disciplines historiques, Souleymane Kanté a généralisé sa transcription à tous les domaines du savoir : littérature, biologie, géologie, philosophie, théologie, médecine… au travers des 183 livres qu'il a rédigés en 38 ans.
Quasi simultanément à l'invention du n'ko, le génial Frédéric Bruly Bouabré, un Ioirien, découvrait au travers d'une révélation un syllabaire de 448 signes permettant de traduire la langue et l'histoire de son ethnie Bété. Dans une démarche très similaire à celle de Kanté, la centaine d'ouvrages rédigés par Bouabré a concerné des domaines aussi variés que l'histoire, la littérature (contes et poésie), la philosophie, le droit... réunis sous le titre "connaissances du monde"

[quelques exemples de signes, représentés sous forme de cartes dessinées : Extrait de ce site. Puis son texte de présentation accompagné d'un exemple de traduction. Extrait d'ici .]

b_t__no  b_t__o

b_t___  b_t__vi

alphabet_b_t_

Leur démarche à tous les deux était donc celle des encyclopédistes.

La question ne se pose pas, ou n’a pas d’importance en occident il me semble, de savoir si une connaissance est d’origine américaine, africaine, asiatique… pourtant j’ai personnellement perçu ce sentiment plus d‘une fois chez des maliens que le savoir était toubab : les connaissances appartiendraient aux blancs, résultat d’une sorte de complexe d’infériorité maintes fois rencontré, jusque chez mes lycéens (une élève malienne a ainsi voulu me démontrer le mois dernier que les Africains étaient plus proches de l'ancêtre commun de l'Homme et du singe que ne le sont les blancs. Parmi les critères sur lesquels elle se basait, elle faisait mention de "critères intellectuels" !) : fruit caractéristique et bien mûr de cette violence symbolique que décrivait Bourdieu.

Pour  lutter contre cela, Souleymane Kanté a donc voulu que les africains se ré-approprient le savoir et cela devait passer, pour lui, par l’écriture et par la langue.

Dans la préface de son ouvrage de vulgarisation scientifique, il note ainsi :

" Il est à constater que dans ces deux principes (s’organiser et s’instruire) l’homme blanc est supérieur à l’homme noir. Cette supériorité à obligé ce dernier à se faire humilier, être opprimé et exploité par le premier [...]. Il est évident que pour retrouver sa liberté et sa dignité d’homme, le noir doit lutter contre son oppresseur [...], puis [...] s’organiser et s’instruire. Donc il doit adopter en toute hâte la pensée scientifique et l’évolution moderne."

Souleymane Kanté explique alors que pour que cela soit rendu possible, il fallait que ce soit dans sa langue, et avec une écriture propre. Et il ajoute un peu plus loin :

" Le présent livre, quoique trop abrégé, montrera clairement :
    1) A nos frères intellectuels que toute sortes de connaissances (scientifique, philosophique et religieuse) sont non seulement possible en langues africaines, mais plus facile qu’en plusieurs langues européennes.
    2) A nos anciens maîtres, dans tous les domaines d’évolution, n’est pas inférieur à son concitoyen de la Terre.
    3) Il facilitera à nos frères illettrés la connaissance des principales pratiques de la vie moderne.
"

Il en ressort clairement qu'un des objectifs de sa démarche est de s’opposer à la domination étrangère, en l’occurrence à la domination occidentale mais aussi arabe (qui toute 2 ont abouti à une colonisation).
En cela aussi, la démarche de Souleymane Kanté se rapproche de celle des encyclopédistes des lumières qui avaient rassemblé et vulgarisé un nombre incalculable de connaissances - par écrit - afin de lutter contre l’obscurantisme. Le but était de faire acquérir au plus grand nombre un savoir et le recul nécessaire pour s’opposer à la domination cléricale : lutter contre l’obscurantisme, point de départ, cheval de Troie de la domination, telles sont exactement les démarches de Souleymane Kanté et de Brouabré !

Il était donc d’importance que ces transcriptions se fassent non seulement par écrit, mais au travers d’un écrit africain !
Pour cette lutte contre toute forme de domination, Souleymane Kanté tenait à revendiquer une culture propre, aussi forte que les autres… en développant donc ses propres outils.
Il s'agissait de se ré-approprier l’ensemble des connaissances, en les traduisant sur papier (vecteur indispensable à une large propagation de la connaissance), via un écrit africain.

La citation de Bouabré qui ouvre le post était incomplète. Il avait en effet ajouté : "Trouver sur la scène de la vie humaine une écriture spécifiquement africaine tel est mon désir."

Et il dit ailleurs :

"L’africain doit être bienvenu dans tout cercle culturel s’il se nourrit à fond de l’idée d’une fondation d’un système spécifiquement africain ou du monde noir. Telle est ici ma propre devise et c’est pourquoi j’insiste sur la présentation de l’Alphabet Bété."

L'objectif est donc clairement d'affirmer sa culture, d'annihiler tout complexe d'infériorité en prouvant que sa culture ne vaut pas moins qu'une autre, en se recentrant sur ses valeurs. Une démarche afrocentriste donc, que Jean-Loup Amselle compare à celle de Cheikh Anta Diop (qui basait la sienne notamment sur la théorie d'une "Egypte nègre", c'est à dire une origine noire africaine - nubienne - de la civilisation égyptienne), domaine sur lequel s'est également aventuré Bouabré en parlant d'un "Jésus noir" (citation p3)

fam

[Souleymane Kanté (en haut, second en partant de la droite) et sa famille]
[ci-dessous, portrait issu du site n'ko
Kandjamadi]

souleymane_kante

Le n’ko incarne donc un mouvement de revendication identitaire et de libération.
C’est surement pourquoi Souleymane Kanté n'est pas seulement considéré comme l'encyclopédiste qu’il a été mais comme un héros culturel : c’est que son action ne s'est pas uniquement située dans une transmission du savoir et de la linguistique, il a été et demeure une figure identitaire forte qui a voulu remettre en avant l’identité du Mandé au travers d’une unité mandingue retrouvée et réaffirmée.

Le nom du journal du centre n'ko de Koutiala illustre bien cette volonté d'unité puisqu'il s'intitule "sinjiya fobe" (journal de la fraternité)

Et classiquement, comme ce fut le cas en France, comme ce fut le cas en général dans les pays où des cultures diverses cohabitaient, Souleymane Kanté a envisagé de sceller cette unité par l'utilisation d'une langue commune.

Dans les années 1960-70, De Gaulle tentait ainsi d'éliminer les langues régionales. J'avais également évoqué (voir le post du 06/12/06) le cas de l'Indonésie, aux multiples cultures et aux multiples langues, qui a conçu une langue, le bahasa indonesia (essentiellement inspirée du malais), afin de créer une unité linguistique pour les 5000 îles que compte le pays...

... Parce que voilà : le n’ko n’est pas uniquement un alphabet, c’est aussi une langue.

Fort de ses connaissances en linguistique, Souleymane Kanté a en effet tenté d'extraire des langues mandées leur substantifique moelle commune pour tenter de retrouver la langue originelle.

Et dans sa tentative de lutter contre une domination paternaliste en tuant le père justement, il a ainsi essayé de débrancher la culture mandée des influences françaises et arabes, en créant son propre alphabet d'une part, puis en tentant de purifier la langue de ses mots empruntés (démarche que l'on retrouve dans le cadre de la francophonie, qui tente d'unifier des pays et des gens d'origines et de cultures très diverses autour de l'usage du français et qui réinvente des mots comme "courriel").

Pour prendre un exemple précis : les jours de la semaine (de dimanche à vendredi : kaari, tenen, tarata, araba, alamusa, juma, sibiri... On peut ajouter "-don" (= jour) comme suffixe à chacun de ces mots) sont issus (à l'exception de kaari) de termes arabes (lundi : alathnyn, mardi : althlatha'a, mercredi : alarbaaa'a, jeudi : al'hmys, vendredi : jmah).

Souleymane Kanté a donc inventé une série de termes en se basant sur des mots de vocabulaires existant :

     - lundi = kobadon (de "kununkoba" en mandingue ("kunasininko" en bambara), qui veut dire "avant-avant-hier")
     - mardi = kodon (de "kunko" voulant dire "avant-hier" en mandingue et devenu simplement "ko")
    - mercredi = kunundon (kunun voulant dire en mandingue, comme c'est le cas également en bambara, "hier")
     - jeudi = bidon ("bi" = "aujourd'hui", en mandingue comme en bambara)
     - vendredi = sinindon ("sinin" = "demain", également en bambara)
    - samedi = kenedon (de "sininkene", qui veut dire "après-demain" là aussi en mandingue comme en bambara).
     - Enfin, dimanche se dit "kaaridon", seul jour de la semaine conservé car n'étant pas d'origine arabe.

Cette tentative d'unifier le mandé par la langue et l'écriture peut rappeler l'aventure de Soundjata Keita, avec qui finalement Souleymane Kanté ne partage pas que les initiales !

L’unification du Mandée dans un vaste empire du Mali fut réalisée en effet au XIIIe siècle par Sounjata Keita, qui avait réuni les colères et les mécontentements de tous les rois du Mandé voulant se défaire de la domination Sosso incarnée par son roi : Soumaoro Kanté.
L’unification fut justement scellée à Siby, peu de temps avant la bataille finale qui allait l'affronter au roi Sosso, où les souverains de toutes les provinces du Mandé s'étaient réunis. Son griot commença alors par citer un à un les différents rois, et son récit se termina par "tous les fils du Manding étaient là, tous ceux qui disent "n’ko", tous ceux qui parlent la langue claire du Manding étaient représentés à Sibi."

Et c’est donc non seulement sous cette appellation de "n’ko" (qui signifie "je dis" quelle que soit la langue mandée) que Souleymane Kanté a baptisé son alphabet, mais c’est également sous celle de "langue claire"  ("kangbé"), que Souleymane Kanté a baptisé sa grammaire n’ko !

Et si Soundjata a quant à lui libéré le Mandé par la force, le mouvement n'ko ne s'en livre pas moins à une guerre culturelle, une "guerre de l'écriture" pour reprendre les propres termes du président de l'association n'ko du Mali. Le vocabulaire employé dans la lettre ouverte de l'association culturelle n'ko, adressée au président de l'assemblée et aux élus, est d'ailleurs emprunté à ce registre :

"Où placez-vous la question de la culture ? (non pas en termes de folklore mais de réarmement et de refondation indispensable pour le processus de développement)."

C’est pourquoi je répondais à ma mère (Irène) dans son commentaire concernant l’usage du français (voir post du 4 février) que je ne miserais pas trop de noix de kola sur l’avenir de la langue française au Mali. Elle présente l’avantage évident de ne donner la priorité à aucune des 13 autres langues nationales (des problèmes identitaires se posent au sein même de l'État), mais on voit bien au travers du n’ko qu’une revendication identitaire nationale, passant par la langue, existe bel et bien.
Et cette revendication se perpétue aujourd’hui encore, justement à l'avènement d'une mondialisation qui "n'entraîne pas une uniformisation culturelle mais au contraire des "guerres identitaires" ou des "guerres de cultures"" précise Jean-Loup Amselle…

La lettre ouverte citée un peu plus haut, se termine justement ainsi :

" nous nous sommes libérés il y a 47 ans, il faut à présent libérer nos langues"
" Vous engagez-vous à prendre rapidement des mesures concrètes pour que nos langues nationales soient de plus en plus utilisées, concurremment avec la langue française,
    - dans l’enseignement
    - dans la vie politique
    - dans l’administration publique
    - dans l’état civil
    - dans les cours et tribunaux
    - dans les transactions bancaires
    - dans la presse parlée et écrite, les débats à la radio et à la télévision
    - et même dans les messages à la nation du chef de l
État), etc. "

Et on y trouve, et c'est à mon sens tout à fait dans le sujet, un hommage rendu à une certaine politique…

"Ces langues sont embastillées depuis leur transcription, dans le coffre blindé et scellé sous le vocable  "langue nationale". Elles sont considérées comme des "sans-papiers" et bonnes à être nettoyées par la méthode de l’oubli délibéré, de l’ignorance voulue et de "l’interdiction de séjour"."

… Politique incarnée par un homme dont le paternalisme, affiché au travers d’un discours bien connu ici (à relire sur le site de l'Élysée et prononcé à l'université... Cheikh Anta Diop !), fit grand bruit justement concernant son approche de l’histoire et de l’identité africaine.

A suivre : Le n'ko et l'islam...