La dernière fois que je suis allé à Djenné, j'ai été particulièrement frappé par une tendance que je savais pourtant en vogue : les façades en briques de terre cuite.

Je ne sais pas si c'est parce que j'avais le regard sensibilisé ou si c'est le signe que cette mode, en un an, s'est élevée au rang de généralité, mais j'ai trouvé ce type de façade particulièrement répandu.

Des parements de briques cuites à tous les coins de rues... "Cuite", le mot honni dans cette ville de terre crue !

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C'est en effet, un des grands combats actuels pour tout ceux qui tentent, vaille que vaille, de préserver l'architecture typique djennenke. Je pense notamment aux surmotivés de la mission culturelle et de l'association Djenné Patrimoine.
Deux exemples s'élèvent en particulier en grands témoins de l'horreur, deux bâtiments construits en plein cœur de la cité, narguant la grande mosquée : tout d'abord, la bibliothèque de parchemins (ils ont quand même eu la présence d'esprit de crépir la face exposée vers la mosquée).

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Ou pire encore, la banque BIM qui, en plus de sa façade et malgré ses airs soudanais, ne répond à aucun des codes architecturaux de la ville (ceux qui semblent être suivis le sont en fait de travers...). Cet agence attirent toutes les foudres (un ami de la mission culturelle me disait être prêt à poursuivre son propriétaire devant les tribunaux), ce bâtiment ayant été, c'est peut-être pour ça que la pilule passe mal, construit par le barey ton (c'est-à-dire l'association des maçons de Djenné, spécialistes et garants de l'architecture de la ville, dans Djenné et même ailleurs : ils ont ainsi bâti la mosquée Komoguel de Mopti (voir post du 21/12/07)).

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C'est que Djenné, traditionnellement, est uniquement construite en banco. Et quand je dis "entièrement", c'est que les bâtiments (et ce n'est pas une particularité de la ville) sont  non seulement faits de briques de ce type de terre crue (le banco, voir ce post, est un mélange d'argile, de balles de riz, de pailles, le tout laissé pourrir et, si c'est fait dans les règles de l'art, mélangé à du beurre de karité), soudées par un mortier en banco lui aussi, mais en plus crépies avant chaque saison des pluies d'un revêtement... en banco !
Ce crépissage, pénible et coûteux puisqu'il doit avoir lieu tous les ans, est indispensable : la moindre fracture serait sinon un passage pour l'eau, et le bâtiment se réduirait alors rapidement en un amas de boue.

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Depuis longtemps les constructions de la ville avaient déjà à souffrir d'économies (parfois indispensables pour une famille) réalisées en premier lieu sur la qualité du crépissage : le beurre de karité est ainsi souvent oublié de la liste des ingrédients. Mais l'enduit perd alors de son imperméabilité, qui est censée être justement sa vertu première.

A Mopti, ils ont vu les choses autrement, et n'y sont pas allés par quatre chemins ! C'est l'époque qui voulait ça : en 1974, il a été décidé, afin d'éviter d'avoir à recrépir chaque année, de couvrir le haut de la mosquée Komoguel d'un revêtement en ciment !

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Je n'ose imaginer les suées qu'ils ont dû avoir à la mission culturelle de Djenné !
Seulement si le ciment avait été une solution, ça se saurait... et tous les crépis du pays en seraient constitués ! Ce fut en fait un désastre : l'eau s'est infiltrée sous le ciment, et a causé des dommages qui sont restés longtemps inapparents. Le problème fut d'autant plus sérieux qu'on en a rajouté une couche (dans tous les sens du terme) en 2003 et l'édifice dut alors supporter un poids considérable sur une structure plus que fragile...
Je vous invite à aller jeter un œil sur le compte rendu de l'association Djenné Patrimoine à ce sujet (c'est de ce dossier qu'est issue la photo d'archives ci-dessus).
Aussi, en 2006 une rénovation d'urgence s'imposa (financée par le Trust Aga Khan for Culture, dans le cadre d'un vaste projet de réhabilitation du patrimoine architectural malien) afin de remettre en état la mosquée sur le point de s'effondrer.

Mais revenons-en à nos moutons... En ce moment, Djenné se cache sous ses briques.

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Face à ce choix esthétique discutable après tout, la réponse récurrente des tenants du cuit est qu'un tel investissement évite bien sûr les crépissages annuels (là, rien à dire...), mais qu'en plus il serait plus solide que le banco et, à terme, plus rentable.

Seulement c'est là que le bât blesse, et deux fois même : il se produit en fait avec ce revêtement en briques cuites à peu de chose près ce qui avait été observé avec le revêtement en ciment : l'eau s'infiltre par-dessous (d'autant plus facilement que les briques adhèrent peu au banco) et endommage l'édifice sans que cela soit apparent.
Il n'y a qu'à s'approcher de la porte du complexe scolaire Sory Thiocary de Djenné (la 4e photo de ce post) : le parement est récemment tombé en bas de la porte d'entrée (preuve de cette mauvaise adhérence), et l'on découvre, en dessous, une construction en banco particulièrement détériorée (les pluies n'avaient pas débuté à Djenné lorsque j'ai pris cette photo, on ne peut donc incomber à l'hivernage les dégâts observés).

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Reste donc l'argument du coût...
Olivier Scherrer, constructeur spécialisé dans la terre et l'un des responsables de l'association ACROTERRE, avec qui j'avais passé une soirée à discuter banco lors de mon premier passage à Djenne, achevait ce soir-là un séjour où il avait étudié en long en large et en travers les coûts des différentes solutions (crépissage de qualité, crépissage sans karité et couvert de briques cuites).
Il en ressortait que les briques cuites coûtent 14 fois plus cher qu'un crépissage en banco (196 FCFA/m2 pour un enduit traditionnel en banco de qualité contre 2808 FCFA/m2 pour un parement en briques cuites : tous les détails sur cette page). L'intérêt d'investir dans un tel parement est donc d'économiser les futurs crépissages annuels successifs... Mais un tel revêtement n'est finalement rentable qu'au bout de 14 ans, et à condition de n'y avoir jamais touché entre-temps ! Or, non seulement l'expérience montre que des travaux d'entretiens sont toujours nécessaires, mais qu'en plus ils mettent à jour des problèmes de structure coûteux puisque issus de détériorations non remarquées...

Cuite ou crue donc ? Ai-je à préciser mon choix...
D'autant que le crépissage annuel de la mosquée de Djenné donne lieu à un spectacle sensationnel (voir ici pour le récit, ou ici pour le magnifique travail photographique de Christien Jaspars), auquel je rêverais d'assister cette année !
Une future page pour ce blog ?