Quand on évoque les priorités de conservation du patrimoine à Djenné, on pense tout de suite, comme on a déjà pu en parler plusieurs fois ici, au fait de garder la terre crue comme matériel de construction : que ce soit pour les murs (à préférer à la terre cuite ou au béton) ou pour le l'enduit de crépissage (voir le post du 28 septembre dernier)...

Mais à Djenné, le problème se complique encore : si le choix du banco est primordial... encore faut-il savoir lequel !

En effet, partout au Mali, les briques en banco sont formées en remplissant un moule de bois rectangulaire de 40 cm sur 20 cm (ou 50 sur 25) d'un doux mélange d'argile, de beurre de karité et de balle de riz laissé macéré quelques jours.

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Le moule est retiré quasi immédiatement, et les briques sont laissées à sécher.
On obtient ainsi des toubabou-ferey, c'est-à-dire des "pierres des Blancs" ("toubabou", qui viendrait d'un mot wolof voulant dire "blanc", étant le petit nom donné aux Occidentaux).

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Pourquoi "toubabou" ? Justement parce que ce type de brique n'est utilisé que depuis les années 1930 selon une  technique apportée par les colons. Jusqu'alors, on utilisait un modèle spécifique à la ville : les djenné-ferey ("pierres de Djenné"), qui avaient une forme grossièrement cylindrique, d'une dizaine de centimètres de haut, et qui étaient moulées à la main...
La composition du banco était un peu différente aussi et nécessitait de la poudre de pain de singe (le fruit du baobab) pour accroitre la résistance des briques.

On en trouve encore en jetant un œil attentif au crépi détérioré...

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A vrai dire, René Caillié, dans le second tome du récit qu'il a fait de son périple vers Tombouctou, décrit une autre technique de construction (dont je n'ai cependant jamais entendu parler ailleurs) : "Tous les villages sur cette route, depuis Oulasso jusqu'à Jenné, sont construits en briques séchées au soleil. Ces briques, longues d'un pied, larges de huit pouces, et épaisses de deux et demi, sont faites sans le secours d'un moule : la terre étant délayée à une consistance convenable, les fabricants  [sic] en étendent sur le sol des couches très longues ; et à moitié sèches, ils les coupent, et les tournent de côté et d'autre pour en terminer la dessiccation."
Il s'agirait d'une technique intermédiaire : des briques quadrangulaires donc, mais moulées à la main...

Toubabou-ferey versus djenné-ferey : le dilemme djennenke !

La référence en matière de conservation du patrimoine est en effet la charte de Venise (charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites édictée en 1964, et qui fait encore aujourd'hui référence en la matière). Or, à la lire, elle est la synthèse de deux visions différentes qui, dans certains cas, peuvent s'avérer plutôt contradictoires.
Et ça l'est justement à Djenné.

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Ainsi, les puristes, s'appuyant notamment sur le fait que Djenné est classée par l'Unesco comme patrimoine mondial, se battent pour que les djenné-ferey soient utilisés comme matériaux de construction - si ce n'est pour les nouveaux bâtiments, au moins pour les projets de restauration. C'est ce qui est défendu par l'article 9 de la charte selon lequel toute restauration doit se fonder "sur le respect de la substance ancienne".

Or en 1997 a commencé un vaste chantier de restauration (financé par le Muséum national d'ethnologie de Leyde aux Pays-Bas), où l'on a systématiquement utilisé le toubabou-ferey.
Le cas n'est d'ailleurs pas nouveau puisque la mosquée elle-même a déjà été rénovée avec des briques rectangulaires (d'abord l'aile ouest en 1978, puis le minaret central en 1980).

Si l'on imagine bien que les matériaux utilisés sont un aspect évident du type d'architecture et qu'à ce titre, la technique du djenné-ferey fait partie du patrimoine djennenke, utiliser ces briques traditionnelles n'est pourtant pas évident.

En effet, Djenné n'est pas seulement un patrimoine à préserver... c'est aussi une ville ! Ses bâtiments sont la propriété de personnes qui vivent avec leur temps : or aux temps sont liés des usages, des contraintes... et les temps changent justement.
L'article 5 de la charte de Venise insiste sur ce point en précisant qu'il est absolument primordial que tout bâtiment conserve sa fonctionnalité, et précise même que "c'est dans ces limites qu'il faut concevoir et que l'on peut autoriser les aménagements exigés par l'évolution des usages et des coutumes".

Or justement, les usages et les coutumes ne plaident plus du tout en faveur des djenné-ferey :

- Le tout premier inconvénient avancé est le coût de construction : le temps nécessaire à la fabrication d'un bâtiment en toubabou-ferey est en effet considérablement plus court qu'avec des djenné-ferey qui "ne permet[tent] de monter que 60 cm de mur chaque jour" (dixit cet article). La poudre de pain de singe est elle aussi source de dépenses accrues.

- Par ailleurs, les djeney-ferey résistent moins à la pression que leurs équivalents rectangulaires. Les habitations de Djenné étant traditionnellement à étage, la base des murs doit donc être suffisamment large pour supporter le poids de l'édifice. Cela réduit donc les espaces disponibles : les chambres obtenues sont de petites dimensions, souvent trop petites pour y mettre un lit et une armoire comme il est d'usage aujourd'hui. Les murs construits avec des toubabou-ferey permettent au contraire de bâtir des murs bien droits et de gagner de l'espace à la base : ils font 60 cm de large, contre 80 cm à 1 m pour ceux en djenné-ferey.

A noter que le rendu extérieur, ces formes cursives propres au banco, est relativement semblable quelle que soit la technique utilisée : les formes douces et arrondies des murs sont obtenues immédiatement avec des djenné-ferey (les murs ont presque une forme conique), ce qui nécessite quelques crépissages pour les murs aux arêtes initiales plus franches des bâtiments en toubabou-ferey.

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Il devient donc difficile de trancher quant à savoir s'il faut ou non exiger de toute restauration qu'elle reprenne l'utilisation des djenné-ferey !

Quoi qu'il en soit, cette technique n'en demeure pas moins une part fondamentale du patrimoine culturel de la ville, et la conservation de ce savoir-faire est une véritable urgence : il n'y a plus aujourd'hui à Djenné qu'un seul maçon maîtrisant cette technique !

Joseph Brunet-Jailly (membre fondateur de Djenné-Patrimoine), en introduction au livre de photos de Marli Shamir, Djenné-ferey, la terre habitée, écrit : "la génération actuelle des maçons de Djenné sait qu'il lui appartient d'organiser d'urgence le transfert du savoir ancestral entre le vieux Boubacar Touré et les jeunes. Ce dernier est en effet le seul maçon de Djenné qui conserve la connaissance de la technique originale pour avoir, dans sa jeunesse, travaillé sur des chantiers utilisant les bonnes pratiques ancestrales. Déjà, en mai 2002, un premier chantier-école eut lieu qui permit de construire en djenné-ferey un bolon, cette pièce qui, à l'entrée de la cour, donne sur la rue."

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(Photo du détail d'un panneau de la mission culturelle)

Ce premier chantier-école d'un mois, dans le quartier de Djoboro, fut un premier coup d'essai. Il doit être suivi d'un second, particulièrement ambitieux : "le bareyton, la corporation des maçons, a formé avec l'association Djenné-Patrimoine le projet de construire en djenné-ferey une Maison du patrimoine qui serait immédiatement le symbole d'un effort entrepris par tous les corps de métier de Djenné, pour redécouvrir les techniques anciennes [...]", poursuit Joseph Brunet-Jailly.

Un projet qui a reçu en mai 2008 de la part de l'Etat français l'assurance d'être financé à hauteur de la moitié du budget. L'association Acroterre, Djenné-Patrimoine et le barey ton en financeront 20 %. Une souscription s'est ouverte afin de trouver les 30 % restants (bulletin et descriptif du projet à télécharger en PDF sur cette page).