Si l'on doit, hélas, résumer l'île de Gorée à un thème, ce serait celui de la traite négrière (dont je vous ai parlé dans le cadre du commerce triangulaire le 04/02/07)
Et si l'on doit encore la réduire à un lieu, alors, et c'est bien triste, ce serait sans aucun doute celui de la maison des esclaves.

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L'île regorge pourtant de toutes sortes d'attractions, et que vous y veniez pour vous balader dans un environnement ouvert et sortir de Dakar, pour l'architecture, pour les couleurs, pour la végétation, pour la vue, pour l'Histoire... quels que soient les motifs de votre venue, vous devriez y trouver votre compte.

Sauf qu'il faut aujourd'hui des messages simples. Un bon gros spot de pub où l'on commence par augmenter le son, vous endormir le cerveau, et surtout ne pas dépasser la phrase de 3 mots.
La maison des esclaves tient pour partie de cela...

Vous l'aurez compris, je la rangerais plutôt côté face.

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En un mot, voilà où se situe le problème : la maison des esclaves, et l'île de Gorée de manière plus générale, doit sa renommée à un homme, le "conservateur en chef" de la maison, comme il aimait s'appeler : Boubacar Joseph Ndiaye (décédé le 6 février dernier). Bourré d'éloquence et investi d'une mission, il a fait de cette maison le cœur africain du commerce triangulaire : "d'ici sont partis 20 millions d'esclaves en 33 ans", nous disait-il...
Le bâtiment est ainsi devenu tout un symbole, surtout depuis que la maison fut restaurée par l'Unesco en 90, et qu'elle obtint le label de "patrimoine mondial de l'Humanité".

Suivez donc la visite guidée virtuelle de la maison avec Ndiaye (durée de la vidéo : 10 mn). Vous vous ferez une idée et des lieux et du personnage.

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Depuis, ce symbole est devenu le fond de commerce de l'île. On y organise des "black-history tours" particulièrement prisés par les Nord-Américains, on y débarque par centaines de navires de croisière, et l'on se doit de venir pleurer ici, et pas ailleurs, et surtout ne pas prendre le risque de passer pour le pire des négationnistes en s'étonnant que des millions de personnes aient pu passer dans cette petite baraque...

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Bien évidement, suis-je obligé de le préciser, la réalité de la traite négrière ne fait pas l'ombre d'un doute ! Que Gorée ait participé à la traite des esclaves non plus, d'ailleurs...
Je suis même, pour tout dire, intimement persuadé de l'utilité de faire vivre et revivre la mémoire. Et cela doit, sans aucun doute, passer par la conservation de lieux et de témoignages, afin qu'ils restent bien tangibles : on ne croit (hélas, parce que dans ce domaine, c'est un drame) que ce qu'on voit.
Et, pour rester dans les formules en reprenant celle de Karl Marx : "celui qui ne connaît pas l'Histoire est condamné à la revivre"...

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Cela ne veut pour autant pas dire qu'il faille la bachoter, l'apprendre par cœur, sans le moindre recul, ni surtout la recracher en bloc, en en perdant le sens des phrases !

En l'occurrence, il aura fallu un article du Monde daté du 27/12/96, "Le mythe de la maison des esclaves qui résiste à la réalité", pour que commence à être remise en question la véracité des propos de Ndiaye. Selon le journaliste, "le problème, c’est que tout est faux ou presque. [...] L’esclaverie, car elle a existé, se situait non loin du fort qui abrite aujourd’hui le Musée historique. Elle a disparu".
De nombreuses conférences ont depuis eu lieu, bien des historiens se sont penchés sur la question, et il s'avère que si des esclaves sont bien partis de cette île (de 250 à 500 par an semble-t-il, toujours selon cet article qui s'appuie sur des recherches de l'IFAN), cette maison fut en réalité la demeure d'Anne Colas Pépin, une signare (métisse issue du mariage d'un Portugais avec une femme de Gorée) nièce d'Anne Pépin, n'ayant vraisemblablement accueilli aucun esclave de traite.

Comment en effet, imaginer une telle importance quantitative dans la traite négrière dans une si petite bâtisse ?
J'ai en mémoire la côte ghanéenne avec les forts concentrationnaires portugais d'Elmina (voir post du 14/02/07) et de Cape Coast (voir post du 04/02/07), qui pour le coup prennent à la gorge parce que les dimensions de ces établissements laissent envisager la démesure du commerce d'esclaves... Et si l'on tient à en trouver au Sénégal, c'est plutôt du côté de Saint-Louis qu'il faudrait chercher, carrefour de la traite arabo-musulmane et européenne (à lire, ce petit article sur l'esclavagisme à Saint-Louis).

Comment imaginer que cette petite porte, donnant sur front de mer où l'on imagine à peine une chaloupe accoster, soit le lieu d'embarquement de millions d'hommes et de femmes (alors que le port se situe à quelques centaines de mètres de là) ? Il s'avère que, mais je n'ai pu le vérifier par moi-même, toutes les maisons du front de mer de Gorée seraient ainsi dotées d'une telle ouverture, servant de vide-ordures...

Selon Jean-Luc Angrand, auteur du livre Céleste ou le temps des Signares, "ce mythe a été inventé par un médecin chef de la marine française en 1940". "Il apparaît sous la forme d’un manuscrit non édité qui devait aboutir à l’édition d’un roman historique" (source seneweb)

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Je n'aime pas qu'on vienne me tirer les larmes artificiellement, d'autant moins qu'elles viendraient naturellement sans cela.
Je n'aime pas qu'on base un récit réel sur des propos qui sont faux, particulièrement sur ces thèmes : les négationnistes, les vrais, s'engouffrent facilement dans la moindre brèche. La rigueur est ici plus qu'un devoir.

Ça me rappelle ces discussions au sujet du film Le Cauchemar de Darwin que certains balayent en bloc parce que certaines scènes sont d'une profonde malhonnêteté (non, en effet, les habitants ne se nourrissaient pas de ces infâmes poissons pourrissant dans la boue. Ils étaient destinés aux animaux... ne rendant pas pour autant les conditions de vie locales plus enviables...  non plus, les avions ne débarquaient pas d'armes, ils les déchargeaient à l'escale précédente, est-ce différent sur le fond ?). Le documentaire, pourtant très beau, aurait été encore plus fort en ne traitant pas un problème difficile sur le mode de la caricature, donnant ainsi du crédit à ceux qu'il combat...
Quelque part, ça me rappelle aussi mon ancien maire d'arrondissement, dont ses faux électeurs, après tout, n'auraient pas changé le résultat du scrutin, alors bon. Pourquoi en faire toute une histoire ?

L'horreur de la traite négrière n'a pas besoin de ça pour qu'on s'en souvienne.
Et ce n'est surtout pas en basant le souvenir sur un business, encore moins autour d'un mythe, que l'on construit quelque chose de durable.

Or, quand l'Histoire n'est pas durable...

Ajout du 19/04 : Dans un mail que m'a envoyé Jean-Luc Angrand, historien goréen auteur de Céleste ou le temps des Signares, et initiateur du projet Gorée-2010 me précise qu'au delà de la supercherie de la maison des esclaves, "il existe encore un bâtiment qui aurait contenu des victimes de la traite ce lieu ce trouve sur le terrain à gauche de l'église quand l'on lui fait face.

Gorée a vue passer entre 1000 et 3000 déportés en un siècle et demi, on est loin des 20 millions de feu Joseph Ndiaye mais il faut quand même à terme ouvrir aux touristes la vraie esclaverie de Gorée. L'ouvrir par honnêteté envers les pélerins descendants de victimes de l'esclavage et fermer la fausse.

Les preuves de ces allegations sont disponibles à tout un chacun au département Carte et Plan de la bibliothèque Richelieu à Paris à deux pas du Louvres."